Je suis Connor MacLeod, je vis depuis quatre siècles et demi et je ne peux pas mourir : la phrase revient parfois, avec la musique de Highlander dans le fond, comme si elle ouvrait une porte secrète. Dans le film, il y a ce moment précis où Russell Nash, l’antiquaire, finit par dire à Brenda Wyatt qui il est vraiment ; à partir de là, on ne doute plus, ni lui ni nous : cet homme a traversé les siècles. Il y a sans doute en chacun de nous un fragment de cette scène, un désir de trouver quelqu’un à qui lâcher, un soir, non pas une révélation grandiose sur notre immortalité, mais le secret beaucoup moins glorieux autour duquel on a construit notre petite légende. Ce secret-là n’est pas anodin : il tient la place du cœur, il façonne la façon dont on se voit, il nous sert de colonne vertébrale en même temps qu’il nous tord. On se persuade que si on l’ouvre, si on l’expose, il ne restera plus rien de nous. Alors on le garde sous scellés, on le protège à coups de mensonges minuscules, de silences, de pirouettes, comme un dictateur en réduction qu’on abrite dans un coin de la tête et qui continue à donner des ordres. Il faut parfois une circonstance extérieure pour que ça lâche : un excès d’alcool, un amour où l’on baisse la garde, une nuit trop longue. La Providence a ce génie discret : elle fabrique des situations où, malgré nous, nous cédons un peu de terrain, nous laissons filer trois mots de trop, un aveu qui nous échappe, et soudain la légende se fendille. Ce n’est jamais spectaculaire comme au cinéma, il n’y a pas d’éclairs et de musique de Queen, seulement le silence après la phrase dite, le visage de l’autre, la honte, et puis, parfois, un allègement minuscule dans la poitrine. À ce moment-là, la question revient : que vaut ce rôle d’immortel que nous nous sommes écrit, notre roman intérieur, dans le monde réel où l’on vieillit, où l’on tombe malade, où l’on perd les gens, où l’on lit les chiffres de famine et d’injustice sans pouvoir les convertir en geste ? Nous aimons nous croire à part, élus d’un scénario secret, mais nous partageons avec les autres la même exposition au malheur, à la peur, à la faute. Dire nos secrets n’efface pas la misère du monde, n’empêche pas les catastrophes, mais cela fissure au moins la petite tyrannie intime qui nous tenait à distance des autres. Peut-être que le seul “Prix” accessible, à nous qui ne sommes pas Connor MacLeod, ressemble à ça : arrêter de jouer les immortels dans notre coin, ouvrir la porte à ce qu’il y a de misère commune en nous, accepter d’être pris dans le même destin de mortels que les autres. Cela n’a rien d’héroïque, mais c’est là, parfois, que l’on éprouve une forme de soulagement brutal : ne plus avoir à tenir la pose, ne plus protéger le secret comme s’il contenait notre vie entière, découvrir qu’il reste encore quelque chose après l’aveu. Et que ce quelque chose, précisément parce qu’il finira, a peut-être plus de valeur que toutes nos légendes.