Instiller le doute, ce n’est pas seulement un réflexe de dictature lointaine, c’est une technique de gouvernement au quotidien. On commence par répéter que personne ne sait plus très bien ce qui est vrai, qu’il y a “des versions”, qu’il faut se méfier de tout, des images, des chiffres, des voisins ; le sol se met à bouger, et la peur remonte, une peur basse, animale, qui cherche une sortie. La violence arrive là, comme issue de secours improvisée : casse, insultes, coups échangés, et déjà le décor est en place pour justifier ce qui vient derrière. Le pouvoir sait très bien travailler ce désordre qu’il a contribué à installer. L’insécurité devient la matière première des discours, le chaos un mot-étendard, et il faut alors des réponses nettes, des chiffres ronds sur les bandeaux rouges, des pourcentages qui tombent sans virgule. Plus de nuances, plus de demi-teintes : on promet des lois rapides, des peines automatiques, des opérations “coup de poing”. Pour rallier les plus apeurés, rien ne vaut une suite de décisions martelées, répétées jusqu’à devenir des évidences : couvre-feu ici, interdiction là, nouvelles armes ailleurs. La force de l’ordre est appelée comme si elle avait encore ce nom-là, mais elle n’est plus qu’une force de gestion de la peur, brutale et aveugle comme ceux qu’elle affronte, prise dans une logique de réponse mécanique : un pavé, un tir ; une vitrine brisée, une charge. Quand la confiance dans les institutions s’est usée à ce point, il ne reste plus que des couches successives de justifications. On enlève une peau, puis une autre, comme sur un oignon ; au centre, on tombe sur ce germe minuscule et blanc qu’on feignait de ne pas voir : la haine. Elle n’a pas besoin de raison sophistiquée, elle pousse dans l’humiliation, la peur entretenue, les promesses non tenues, les chiffres brandis comme des armes. On avait cru enfermer ce noyau dans une construction propre, une “démocratie” entourée de procédures, de lois, de discours lisses, comme on coule du béton autour d’une charge radioactive. On se rassure en parlant de “cadre”, de “valeurs”, de “vivre ensemble”. Puis les fissures apparaissent : insultes banalisées, rumeurs qui valent preuves, slogans qui remplacent toute pensée. Les accidents ne sont plus des exceptions, mais le fonctionnement normal du système. On peut toujours monter des commissions, faire des plateaux pour “comprendre ce qui s’est passé”, mais la vraie casse se voit ailleurs : dans la langue. À force de jouer avec le doute et la peur, les mots de la démocratie se chargent de crasse, reprennent les termes du rejet, de la suspicion, de la vengeance. Le jour où ceux qui sont censés protéger l’espace commun parlent avec la même grammaire que les pires commentateurs anonymes, on n’a plus besoin de régime d’exception : la défaite est déjà passée dans les phrases.