Est-ce vraiment nécessaire, pour vendre quelques toiles, de se fabriquer une légende d’artiste ? Tout le monde semble répondre oui, et c’est précisément là que je bloque. On sait comment ça fonctionne : on ne parle plus seulement de Picasso, de Dalí ou de Modigliani comme de peintres, mais comme de personnages, silhouettes répétées jusqu’à l’icône, entourées d’anecdotes polies par les livres, les catalogues, les marchands. Une enfance pauvre ici, un scandale là, une amante sacrifiée, un atelier mythique ; à force, l’œuvre devient une illustration de la légende, et non l’inverse. On appelle ça “storytelling” pour faire moderne, on colle le mot à tout : lessives, ONG, expositions. Il faut une histoire, un secret à dévoiler, une énigme à promettre, sinon le public ne resterait pas. YouTube regorge désormais de peintres qui racontent “leur parcours” avant de montrer la moindre couleur sur une toile. J’ai joué le jeu moi aussi. J’ai passé des heures à rédiger ma “bio”, mon récit d’artiste : l’enfance, la première fois que j’ai senti que le dessin comptait, les années d’école, les ateliers, les échecs, les crises diverses. Des pages et des pages pour essayer de mettre de l’ordre, de donner un sens après coup. Une fois le texte terminé, je l’ai relu plusieurs fois avec l’impression tenace de tenir surtout un roman arrangé. Qui suis-je pour prétendre détenir la vérité de ce qui s’est passé ? Il suffirait de demander à ceux qui m’ont connu pour obtenir des versions discordantes, parfois contradictoires. Ma “bio” mettait bout à bout des souvenirs triés, reliait entre eux des épisodes qui, sur le moment, n’avaient aucun lien. Elle fabriquait une cohérence qui, au fond, ne satisfaisait que moi. Publier ça sur un site, l’offrir comme “mon histoire”, m’a soudain paru une tricherie de plus. J’ai fermé le fichier, je l’ai rangé dans un dossier du disque dur et je n’y ai plus touché. Ce n’est ni par honte ni par fierté. C’est une fatigue plus sourde : celle d’avoir trop parlé de moi, trop détaillé, jusqu’à produire cette sensation de “faux propre” qu’on respire dans une laverie, quand le linge sent fort la lessive industrielle mais qu’on devine la crasse juste en dessous. L’expression “laver son linge en public” décrit assez bien ce que j’étais en train de faire, en me donnant en plus le beau rôle, celui du chevalier cabossé qui aurait traversé mille épreuves. À la vérité, je suis moins Don Quichotte que Sancho Panza : j’avance au pas, je grogne, je porte les bagages, et je me méfie des grands récits où l’on se sacre soi-même héros de sa vie. Aujourd’hui, si je devais me présenter, je n’aurais pas beaucoup mieux à offrir que des faits secs : une date de naissance sur un acte d’état civil, quelques diplômes, des actes notariés de mariages et de divorces, la liste de mes expositions, le nombre de tableaux sortis de l’atelier. Le reste, ce que j’ai ressenti, raté, espéré, les petites lâchetés et les rares moments de courage, je préfère les laisser infuser dans les toiles plutôt que les détailler dans un texte qui prétendrait tout expliquer. Peut-être qu’on y perd en “accroche” pour le chaland, peut-être que c’est une erreur dans un monde où l’on exige de chacun qu’il se raconte sans cesse ; mais je soupçonne que l’excès d’aveux finit par tuer la suggestion, et qu’un peu de silence autour d’une œuvre vaut mieux qu’une biographie fignolée qui prend toute la place.
14 avril 2019_2
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Carnets | avril
28 avril 2019
J’aurais pu m’agenouiller et, comme un gosse mal élevé, arracher la fleur et la porter à ma bouche, la croquer pour sentir le goût de sa fraîcheur, répéter le vieux geste qui confond beauté et possession. À la place, je me suis retrouvé à genoux dans le jardin des moines, les genoux humides, l’appareil collé au visage, à cadrer l’iris sous les gouttes de rosée. Ce n’est plus la bouche qui s’avance, c’est le troisième œil de l’objectif. Je regarde dans le viseur et, pendant un instant, je ne sais plus très bien où se termine la fleur et où je commence : l’iris, le verre, ma pupille sont pris dans le même axe. Le diaphragme s’ouvre et se referme en un claquement sec, 1/60e de seconde, presque rien, et pourtant c’est là que tout se joue : un morceau de présent est cueilli, ni pour être dévoré ni pour être gardé comme un trophée, mais parce qu’il a eu lieu une fois entre cette fleur-là et moi, dans ce coin de jardin. Nous sommes à l’unisson sous la rosée, l’iris et moi, moi et l’iris, peu importe l’ordre ; ce qui compte, c’est que pendant ce temps minuscule le monde n’est plus découpé en sujet qui regarde et objet qu’on regarde. Le reste, les grands mots sur l’éternité, le sens, l’œuvre, viendront toujours assez tôt ; sur le moment, il n’y a qu’un clic, un souffle, une fleur violette qui apparaît ensuite sur l’écran et rappelle que, l’espace d’un battement de paupières, nous avons occupé le même présent. illustration Iris dans le Jardin des Moines/ Prieuré de Salaise sur Sanne|couper{180}
Carnets | avril
24 avril 2019
Il arrive parfois qu’une chose se présente comme si on la voyait pour la première fois alors qu’on la côtoie depuis des années. On ouvre un livre au hasard, on lit trois lignes et quelque chose claque, sans que l’on sache dire quoi ; on regarde une image dans un bac de révélateur, sous la lampe rouge, et au moment où les ombres sortent du papier, une sorte de vertige se produit : ce n’est plus “une photo”, c’est une scène qui nous regarde. La sensation est familière et impossible à nommer ; on sait qu’à vouloir la saisir trop vite avec des mots, on la fera fuir. C’est comme si, pendant une seconde, tout ce que l’on traîne de passé se taisait, et qu’il ne restait plus que ce point-là, net, au milieu du présent. Le propre de ces instants, c’est de nous rendre la vue, très brièvement : une fraction de seconde qui a la densité d’une éternité minuscule. Ils nous sortent de la croûte des habitudes, de la durée qui déroule toujours les mêmes pensées, les mêmes gestes, et nous laissent face à un morceau de monde sans commentaire. Quand je regarde en arrière ce que j’ai fait en photo, en peinture, en écriture, il me semble que je n’ai poursuivi que ça : retrouver ce type d’accrocs, ces moments où l’ordinaire se fendille. Je ne crois pas beaucoup à “l’originalité” au sens où on l’entend d’habitude ; je n’ai jamais été sûr que le banal existe autrement que comme une manière de ne plus voir ce qui est là. On parle de nouveauté pour désigner ce qui change à l’extérieur, alors que ce qui se produit vraiment se joue dedans : une légère torsion du regard, une façon de poser le point de netteté ailleurs. Parfois, il suffit d’un clignement de paupière pour que tout bascule : la rue n’est plus un décor traversé sans y penser, mais un ensemble de volumes, de couleurs, de corps, comme si quelqu’un avait monté le contraste. Ce fil qui relie ces instants, je peux l’appeler étrangeté faute de mieux. Au début, elle a quelque chose d’inquiétant : on a l’impression d’être décalé par rapport aux autres, d’habiter à côté. Avec les années, quand on s’est un peu fatigué à courir après le “nouveau” et l’“avoir”, on finit par s’asseoir et par laisser venir ce qui vient. Alors reviennent des choses très simples : un chant d’oiseau qu’on n’entendait plus, l’odeur d’herbe coupée en bord de champ, le vent qui passe sur la joue, un verre d’eau dont on sent vraiment le goût. Ce ne sont pas des révélations en grande tenue, juste des signes que quelque chose s’est déplacé. L’étrangeté, à ce moment-là, n’est plus un choc mais une présence discrète : le monde n’est pas devenu plus exotique, c’est nous qui avons cessé, pour un instant, de le traverser en étrangers. illustration huile sur toile, série esprit végétal, pb 2019|couper{180}
Carnets | avril
22 avril 2019
D’un côté, ce petit bonhomme debout devant la toile, les mains qui tremblent de colère et de peur, de l’autre, la surface blanche qui attend. Entre les deux, il n’y a pas un “projet”, il y a la mort. Tant que tu n’as pas vraiment compris que tu vas crever, tu peux jouer à peindre, tu peux faire de jolies choses, mais tu ne touches pas cette zone de folie tranquille qui met l’acte créatif en mouvement. On m’a vendu l’amour comme moteur, j’ai envie de dire que c’est du décor : ce qui pousse vraiment, c’est la trouille et l’obsession, la hantise de disparaître sans trace. Alors on se raconte que l’œuvre sauvera quelque chose, qu’elle survivra quand le corps ne sera plus là, qu’elle fera rempart au néant, ne serait-ce qu’en adoucissant un peu le goût amer de la certitude. On va même jusqu’à croire, certains jours, qu’on a fait le compte, que c’est suffisant, que le travail est “accompli” et qu’il ne reste plus qu’à attendre le coup de grâce en paix. Ça ne dure jamais longtemps. J’ai essayé une autre voie : vaincre la mort en la devançant, me réduire à néant avant qu’elle ne s’en charge. La vie a répondu sans discours, comme une eau qui remonte par les fissures : elle est revenue farouchement, sans demander mon avis, par des chemins très simples. Il suffit qu’un printemps approche pour sentir la queue se lever, la sève remonter d’on ne sait où, des entrailles profondes et noires, et l’espoir bête revient avec. Tu peux décider ce que tu veux, écrire toutes les résolutions, la vie s’accroche comme une ronce, dure et tendre à la fois. L’acceptation, je la vois désormais comme une petite pièce avant la vraie salle, une antichambre où il faut passer, d’où sont balayées en une fois un certain nombre d’illusions. On s’y regarde sans pitié quelques instants, puis on finit par saisir le fil de compassion qu’on tend à soi-même pour ne pas rester cloué au sol. Ce fil-là doit traverser le chas d’une aiguille pour que la vie continue plus calmement. Longtemps, je n’ai pas voulu de ce calme-là, que j’imaginais destructeur de forces. Je refusais aussi la docilité aux choses, même après plusieurs vies de couple usées par les passions et le quotidien. J’ai tout essayé pour esquiver le passage : renâcler, tricher, mentir, voler, trahir, partir loin. Ça finit toujours par te rattraper. À un moment, il faut traverser le chas ou se tirer une balle, et au-delà d’un certain âge, se prendre pour James Dean devient simplement grotesque, tellement romantique que ça en donne envie de rire, ou de pleurer de rire. Pendant qu’on fait ses comptes, derrière la cloison, quelque chose d’autre piaffe. C’est une joie qu’on ne justifie pas, qui frappe du sabot contre la paroi comme une jument en chaleur, flancs vibrants, impatiente de partir. Elle n’attend que le moment où le mur cédera, où quelqu’un aura enfin le courage de la monter pour un galop dans la steppe sous un ciel de presque été. La vie ressemble peut-être à cette voie étroite dont parle André Beuchat, ce passage dans la nuit entre deux murs de pierre, diagonale dans le paysage, fuite en avant sans objectif clair ni retour possible. On ne sait pas très bien d’où l’on part ni où l’on va, mais on entend, tout près, le souffle chaud de la bête qui attend qu’on ouvre la porte. illustration 656 La voie étroite André Beuchat|couper{180}