L’habitude s’est installée si profondément que même la porte de l’atelier ne compte plus : je l’ouvre, je la referme, je passe sans la voir. Ce matin, pourtant, quelque chose a accroché. La main sur la poignée, j’ai pris le temps de sentir le métal froid, le jeu léger dans le mécanisme, le grincement familier des gonds. De l’autre côté, une odeur de feu de bois mêlée à la térébenthine traînait encore dans l’air, et sous l’auvent de la vieille scierie quelques merles s’étaient posés, comme d’habitude, mais cette fois je les ai vus. Cette porte, je l’ai franchie des centaines de fois sans y penser ; la plupart du temps, mon attention est déjà devant les toiles de la veille ou sur celles que je devrai reprendre, coincée dans hier ou dans tout à l’heure. En face d’elle, ce matin, j’ai dû admettre que je n’étais presque jamais là, et pas seulement au seuil de l’atelier. J’ai rebroussé chemin jusqu’à la cuisine pour me servir un café et vérifier si je savais encore regarder quelque chose d’aussi banal qu’une tasse. C’est un vestige d’une autre vie, un service qu’on m’avait offert quand j’ai quitté la Suisse pour revenir à Lyon ; il n’en reste plus qu’elle, blanche avec des petits chats peints, un bord légèrement ébréché. Je sais très bien que cette cassure est un nid à bactéries, mais je continue à la remplir chaque matin, incapable de la jeter. J’ai dosé le café avec une dosette pour une fois, au lieu de verser la poudre au jugé comme d’habitude, ces fois-là le breuvage pourrait réveiller un âne mort. Le sucre s’est dissous lentement, de petites bulles remontaient à la surface et éclataient en silence pendant que la cuillère tournait, dessinant un petit maelström brun. La première gorgée a apporté le mélange d’amertume et de douceur, la chaleur qui descend dans la gorge et détend un peu la poitrine. C’est en goûtant que j’ai pensé à mon grand-père, à ces morceaux de sucre imbibés de café qu’il me tendait en douce, et déjà je n’étais plus dans la cuisine mais dans une autre cuisine, à un autre âge. Une minute plus tard, une autre fuite : “Demain, il faut que je monte au Bessat chercher des tableaux”, et je me voyais déjà sur la route, l’atelier ouvert, les toiles dans le coffre. Entre la porte, la tasse et la route du lendemain, la journée avait à peine commencé que j’avais réussi à la quitter deux fois. Je me moque volontiers de ceux qui vendent l’“instant présent” comme une solution miracle, slogans à l’appui, mais je constate malgré moi que les rares moments où j’arrive à rester avec une poignée, une odeur de térébenthine, une tasse ébréchée ou le trajet d’une gorgée de café sont aussi les seuls où quelque chose de neuf se glisse dans ce que je croyais connaître par cœur. Le reste du temps, passé et avenir tirent chacun sur la manche, et l’instant où je vis réellement devient une pièce minuscule coincée entre deux couloirs. Ce matin, au moins, j’aurai ouvert une porte et bu un café en étant là pour de bon, quelques secondes, avant de repartir dans mes habitudes. C’est peu, mais c’est là que se logent les petites joies dont je ne peux confier la garde ni à hier ni à demain.