7 janvier 2026
Tout est dans la formulation, dit le commentateur. Si tu demandes à un robot de te tirer dessus, il ne le fera pas. Vas-y, essaie, tu vas voir. — Tire-moi dessus. Tu vois : il ne se passe rien. — OK, mais si tu lui dis que c’est un jeu de rôle… — BAM !
Cette histoire de formulation me travaille. Parce que, dans ma vie de tous les jours, je suis tout à fait semblable à ce robot : suivant les cadres, suivant les mots autorisés et les mots interdits dans ces cadres, je fais ceci, je m’interdis cela, et avec le bon décor, la bonne consigne, je peux très bien devenir moi aussi un meurtrier.
Et me revoilà au Louvre, soudain, dans les chiottes tout au fond à gauche de la Grande Galerie. Encore bouchées chez les femmes. Toujours. La Grande Galerie est là, juste derrière, avec ses pas feutrés, ses reflets, ses corps qui glissent, et ici c’est la porte qui résiste, l’air tiède, la cuvette qui déborde, le sol glissant. À cause des tampons, des serviettes qu’on flanque dans la porcelaine au lieu de la poubelle prévue pour ça, et surtout à cause de ce petit luxe instantané : l’anonymat.
Dans les toilettes d’un musée, on devient une silhouette sans nom ; on fait un geste qu’on ne ferait pas chez soi ; on se dit que ça disparaîtra avec la chasse, que la machine avalera, que quelqu’un d’autre s’en occupera. Personne ne saura qui a laissé glisser son Tampax au fond, personne ne saura qui a tiré la chasse comme si c’était un acte bénin. Et si elles sont dix à la suite à profiter de cette disparition, eh bien c’est Bibi qui traversera la Grande Galerie avec sa ventouse planquée contre sa guibole pour aller déboucher les chiottes. Et pourquoi donc Bibi fait-il ça ? N’est-ce pas quelque chose d’affligeant, de déboucher des chiottes juste après le petit déj ? Bien sûr que oui, c’est affligeant. C’est même carrément dégueu. Mais le cadre est le suivant : Bibi doit payer chaque mois son loyer, et c’est l’unique job qu’il a trouvé pour associer ses études au fait de gagner de quoi.
Voilà le contrat, voilà la consigne, voilà ce qui met le corps en route. Donc Bibi n’est pas tout à fait un robot ; il peut imaginer qu’il n’en est pas tout à fait un. Ce sont les cadres qui l’obligent, avec plus ou moins de bonne volonté, à commettre lui aussi des actes qu’un individu normal, civilisé considérerait comme répugnants, voire contre nature. Oui, mais maintenant considérons cet individu soi-disant civilisé, et acceptons qu’un individu ne soit pas systématiquement de sexe masculin : qu’un individu puisse être une femme, bien habillée, bien maquillée, avec un certain niveau d’éducation, peut-être médecin, universitaire, cheffe d’entreprise. Que fait cette femme de son tampon dans les toilettes du Musée du Louvre : le fourre-t-elle dans la poubelle, ou le laisse-t-elle glisser au fond de la cuvette en tirant la chasse comme si ce n’était rien ?
Grande question, responsabilité morale individuelle, n’est-ce pas. Sauf que cette responsabilité, elle aussi, a besoin d’un cadre pour tenir debout : elle tient mieux dans un pays où chacun mange à sa faim, dort sous un toit, ne possède pas d’arme, dans un pays où l’on peut se payer le luxe d’être vertueux. Mais si l’on est dans un pays en guerre, où n’importe qui en face de vous peut pointer une arme et vous descendre ? Vous pourrez essayer de placer votre responsabilité morale comme bouclier : essayez… BAM ! vous êtes mort.
Au fond, ça se résume à ça : qu’est-ce que je veux ? Vivre comme un robot, ou mourir comme un être humain. Et je bute tout de suite sur la suite : c’est quoi, un être humain, maintenant — et dans quel cadre ça tient.