6 janvier 2026
Ça commence ça, toujours pareil : au réveil, debout dans la cuisine, la main sur la tasse, la lumière encore sale. Je regarde le plan de travail, le carrelage, la vitre, et d’un coup tout se met à trembler très légèrement, pas les objets eux-mêmes mais leurs bords. Les parois du réel frissonnent ; les contours deviennent imprécis, comme un mirage qui se lève. Mare, palmiers, décor de carte postale, et je sais très bien que ça n’existe pas : c’est mon système nerveux qui projette. J’entends pourtant la phrase de Céline sur la fatigue du monde, et je me dis que oui, c’est actuel, peut-être même plus qu’avant : ce glissement, cette facilité à perdre le net. Alors je fais ce qu’il y a à faire : remuer la queue, s’ébrouer, continuer. Continuer à marcher dans la boue sans imaginer une sortie propre. Un canard sans tête qui avance : l’important n’est pas d’arriver à une mare où tout deviendrait enfin simple, l’important est de ne pas lâcher l’idée qu’il y a une trajectoire, même minable. Et puis le corps revient, brutal : remontées acides, goût de caca, le nez qui coule, un doigt qui pue, et en voiture Simone - pas pour aller quelque part, juste pour que ça roule, coûte que coûte, comme on dit depuis toujours en se donnant du courage avec des mots usés. Hier j’ai écrit plus qu’avant-hier. Je me surveille. J’ai ouvert un journal de production : chaque soir je liste tout, les textes, les recherches, les questions qui reviennent. Je ne cherche pas à les résoudre, je les sors. Je les réécris, je les épingle. Ça fait un effet paradoxal : au lieu d’avoir ces questions dans la gorge, je les ai devant les yeux. Elles cessent d’être un nœud, elles deviennent des lignes sur une page ; et ça change tout, parce que je peux les regarder sans me confondre avec elles. Une amie m’a écrit pour me demander si c’était elle qui m’emmerdait, à cause du texte d’hier. Je lui ai répondu non. J’ai fini par dire le nom : Machin. Quand j’écris un nom dans mon carnet, Machin par exemple, est-ce que je parle d’une personne, ou d’un personnage que je me suis fabriqué ? On passe sa vie à se fabriquer les autres. Et on finit par se fabriquer soi-même pareil. Je n’ai pas de réponse définitive ; j’ai juste ce tremblotement qui revient et ce geste qui le suit : traverser le mirage au lieu d’y habiter.