3 janvier 2026
L’un de mes souhaits pour cette nouvelle année serait de parvenir à comprendre l’origine de l’alternance entre les phases d’enthousiasme et de déprime que je ne cesse de traverser depuis des années. Il est possible que les facteurs soient tout bonnement biochimiques. Liés à une mauvaise hygiène de vie. Peut-être aussi à un minuscule éclat de glace planté dans l’œil. En vérité, à l’heure où j’écris ces lignes, je ne pense pas vraiment à toutes ces choses. J’observe simplement le fait que j’ai écrit, en à peine une semaine, trois livres fort différents d’environ 150 pages chacun.
Le dernier, en cours de mise en page, est un ensemble de récits destiné à mon petit-fils. Des fables dont j’essaie de noyer le ressort psychologique derrière une masse de descriptions et de rebondissements afin que ce ressort ne soit pas trop visible et surtout pas moralisateur. Quelques impulsions, des pistes à méditer éventuellement, ou mieux, qui feront leur chemin dans l’inconscient.
En tout cas, c’est bien ce que je nomme une phase d’enthousiasme que je traverse. Mais cette fois, la sensation est différente. Ce n’est pas une transe ou une agitation fiévreuse ; c’est plutôt comme un ciel qui a été longtemps chargé de nuages et qui, soudain, s’éclaircit. Je traverse cela avec un calme intérieur que je ne me connaissais pas. D’ordinaire, j’ai peur de perdre cette inspiration, je la surveille comme une flamme fragile. Là, non. J’accepte l’évidence de cette clarté.
Il faut dire que la visite de mon petit-fils, cette semaine, a tout bousculé. Il me ressemble terriblement et cela m’a d’abord énervé. Un énervement profond, car il a réveillé une mémoire ancienne : celle de mon propre père qui, devant un comportement semblable, pétait les plombs et m’empognait pour me rouer de coups. J’ai senti, avec une intensité effrayante, ces mêmes accès de violence monter en moi. Comme si mon père habitait mes muscles face à cet enfant. Ce fut un choc, une émotion indescriptible : de la colère, certes, mais doublée d’un éclair de compréhension devant l’impuissance des adultes. Sur la route du retour, une décision a pris corps. Puisque l’écriture occupe mes journées, je vais l’utiliser pour lui. Lui écrire des histoires inspirantes, pour l’aider, lui, et peut-être faire taire ce père en moi. Je me rends compte que cette écriture massive est une manière de consommer toute cette énergie sombre, de l’épuiser sur le papier pour qu’il n’en reste rien une fois face à lui. J’échange la force brute du ressort qui frappe contre la force discrète du ressort qui fait grandir.
Concernant les raisons matérielles de cet état, l’alimentation ne doit pas vraiment entrer en ligne de compte. Je ne mange pas si différemment que d’ordinaire, sinon plus difficilement à cause de ma dentition flinguée. Mais je finis mes assiettes. Mon côté pingre, sans doute, advenant à force de longues périodes d’austérité. Je ne fais pas non plus beaucoup d’exercice. Au contraire, le froid me contraint plutôt à me renfoncer dans mon logis, à ne sortir que pour les urgences ordinaires. Après les cris, les pleurs, les mouvements d’humeur et le martèlement incessant de la ville au-dehors, ce repli est une sinécure. Retrouver ce calme, même s’il est temporaire, permet à la tension de se relâcher.
À ce point des choses, je ne peux que supputer une origine sans pouvoir mettre le doigt dessus. Et peut-être est-ce mieux ainsi. Le fait est que j’éloigne toute pensée sur des sujets extérieurs qui ne requièrent jamais autre chose que d’en avoir une opinion. Je n’ai pas d’opinion, je ne veux pas en avoir, je me fiche d’avoir la moindre opinion sur quoi que ce soit. C’est peut-être dans ce silence des opinions que l’éclaircie a trouvé son chemin. Pour le reste, je préfère modestement laisser une place au mystère ; ne pas chercher à tout déterminer, de peur de briser ce qui vient de s’ouvrir.
Pour des raisons financières, j’ai aussi réduit mon abonnement au Patreon de F. au minimum. Juste le minimum pour dire je soutiens toujours, envers et contre tout. Tant pis pour la poursuite des ateliers. Et puis je sentais bien que ma place n’était pas vraiment là. Se tromper de place, la belle affaire, c’est d’une banalité de tous les jours, ça. Pas de quoi briser l’enthousiasme, juste noter qu’entre le moment de la prise de conscience et l’action, il peut se dérouler un temps certain. Et je ne veux pas dire pour autant qu’il faudrait réduire l’écart entre la pensée et l’action. Quand c’est le moment, c’est le moment. Voilà ce que j’ai toujours apprécié : que ça vienne comme ça, comme un geste provenant d’on ne sait où au moment précis où il surgit.