2 janvier 2026
Sur la route du retour, la simple idée de prendre une photo pour la placer comme logo d’article m’en a aussitôt dissuadé. Cet écœurement revient à date plus ou moins fixe. L’inutilité s’oppose au plus petit geste que l’on effectuait par habitude, par plaisir, en toute inconscience. Ce n’est pas non plus que je ne voudrais pas que chacun de ces gestes soit utile. Je sens bien la tension se manifester dans le corps par des douleurs physiques : crampes au haut du bras, ou encore dans les reins. Tout cela m’indiquant que je ne suis pas heureux ; je n’éprouve pas le bien-être qui prouve le bonheur, la joie de vivre, etc. Je ne cherche pas non plus à le prouver, ça ne fait pas partie de mes priorités.
Ce que je cherche ressemble sans doute à ce geste que l’on effectue sur les mécaniques d’une guitare pour tendre une corde afin qu’elle sonne juste. C’est l’image qui me vient, en tout cas, pour répondre à cette question : qu’est-ce que je cherche ? Mais sinon, il est bien possible que je ne cherche rien de spécial. L’acceptation de ce fait se serait produite sans même que je sois convié à la conversation. En fin de course, me voici donc un peu contraint, par la force des choses, à accepter mon sort. Ce qui est une bizarrerie inédite.
La note juste viendrait-elle ainsi dans la fatigue, à bout de nerfs, et soudain plus rien, juste la note ? N’importe quelle note ferait sans doute même l’affaire. Pourquoi faudrait-il qu’elle soit « juste » ? De quel droit, moi, je dirais « c’est faux » ?
Cette nuit, comme les trois précédentes, mon corps n’arrivait pas à trouver la position propice au sommeil. Le clic-clac tanguait, il faisait trop chaud dans la pièce, j’avais soif mais je n’osais pas me lever sous peine de déranger S. qui, elle, dormait bien. Pour m’occuper l’esprit, j’ai lu sur mon iPad quelques pages de L’Aventure intérieure, un entretien de Calaferte où il parle beaucoup de spiritualité, du religieux ; manque de bol, ça ne m’a pas alourdi les paupières pour autant. S’en est suivie une longue méditation sur le fait d’avoir soif ; de savoir que je n’avais qu’à me mettre debout, à enjamber le corps de l’autre sans le toucher, de me rétablir sans bruit sur le plancher de bois puis de descendre l’escalier menant à la cuisine du logement, attraper un verre, le remplir d’eau fraîche et le boire. Non, j’ai préféré rester là à écouter les bruits environnants, le moindre craquement, et à tenter de discerner ce qui était ma nature d’assoiffé et les différents états que la soif produisait sur la pensée, ajoutés à ceux produits par l’insomnie. À la fin, j’ai dû accepter que tout ça était bien absurde et j’ai fini par m’endormir en acquiesçant à l’idée que cette méditation ne mènerait à rien, sinon à l’aube et au fait que je n’aurais pas dormi de la nuit.
Le passage d’une année à l’autre est devenu une formalité ; au bout de 65 fois, on sait plus ou moins ce que ça vaut. Bien avant ce nombre d’années traversées, on le sent, puis on le sait. Et quoi ? Le sais-tu vraiment ? Rien que ça, ce genre d’interpellation me fait rire. Je ris seul. Tous ceux avec qui j’aurais voulu partager ce rire n’existent plus, ou pas, ou n’existent pas encore. Toujours se laisser une issue.
D’un autre côté, si je longe le mur, que je fais le tour pour revenir au même point, je sais que j’ai fait le tour d’un cylindre. Je le sais parce que c’est une sorte d’axiome géométrique. Pour qu’il en soit autrement, il faudrait qu’il y ait du vent. Une bonne tempête, ou que je me mette à courir très vite. À cette occasion (rare de conjuguer les deux), peut-être pourrais-je être expulsé par une bienveillante force centrifuge de ce petit tour pour rien.
Illustration Le fils de l’Homme, Magritte