12 décembre 2025
Je me dirigeais vers Tarjuman. Quelques lieues après le hameau de Hayra, sur une portion de route sans maison, l’attelage s’est arrêté net, puis les chevaux ont disparu. L’embarras surgit avec une violence telle que, durant quelques heures, je restais sur le bord de la route, à faire semblant de réfléchir, alors que je ruminai surtout : ce dialogue interne, bouclier vain contre les événements que produit le réel. La gêne de ne pas pouvoir me rendre à Tarjuman se mêlait déjà aux conséquences que j’imaginais désastreuses. Pour lutter contre mon désarroi, je sortis le petit carnet qui ne me quitte jamais et commençai à lister, en phrases brèves, comme je le fais toujours dans ces circonstances, tout ce que j’estimais terrifiant dans cette situation. 1. Je suis bloqué sur la route, au milieu de nulle part. 2. Je ne peux bénéficier, en l’état, d’aucune aide. 3. Les chevaux se sont détachés et sont partis dans la nature. 4. Je ne sais à quelle distance je me trouve de mon lieu d’arrivée. 5. Personne ne passe sur cette route, ou, essayons de ne pas être aussi radical : pas grand monde. 6. J’ai faim et soif et je n’ai pas pris la précaution de réserver des provisions. 7. Je pourrais partir à pied et tenter de rejoindre Tarjuman. 8. Je suis vieux et fatigué ; je doute de pouvoir atteindre mon but à pied. 9. Qu’ai-je fait au Bon Dieu pour en être arrivé là ? 10. Que se passerait-il si j’arrive trois jours après la date de mon rendez-vous ? 11. Rien n’est grave, car tout est illusion. 12. En attendant, je suis bloqué là, et je reste disponible à tout ce qui peut advenir. Tout le reste parlait de moi. Les chevaux parlaient du monde. J’ai suivi les chevaux. Attelage vide. Je comprends avant même de regarder qu’ils ne sont plus là, et cette compréhension est déjà une défaite : quelque chose a glissé hors de ma surveillance, sans bruit, sans témoin, et le monde continue comme si ce détail n’en était pas un. Je descends, je fais ce que je sais faire : je cherche des traces dans l’herbe, je calcule des directions possibles, je m’ordonne d’utiliser mes sens, d’écouter, de respirer, de rester au présent. Mais très vite je vois que je suis en train de fabriquer un plan pour ne pas entendre ce qui monte. Les chevaux ne sont qu’un fait ; ce que je ne supporte pas, c’est le fait qu’un fait puisse s’imposer à moi, nu, sans recours immédiat. Je m’enfonce dans la lisière avec l’idée que je vais les retrouver, et je sens en même temps que ce n’est pas seulement eux que je cherche : je cherche à rétablir l’ordre, à me prouver que rien ne m’échappe, que je ne dépends pas du hasard, que je ne suis pas celui qui reste sur le bord de la route à attendre. La digression arrive comme une protection : une phrase, une théorie, un détour, n’importe quoi pour ne pas regarder la peur en face. Alors je la regarde : elle n’est pas immense, elle est précise, elle a un but unique — me rendre la maîtrise, ou, à défaut, m’éviter la honte. Je continue pourtant à avancer, à scruter, à m’arrêter, mais ce qui me déroute n’est plus l’absence des chevaux, c’est cette perplexité active où je me vois faire tout ce que je fais pour ne pas laisser le réel gagner, et où je comprends que le réel gagne quand même. Et je comprends enfin ce que je fuyais depuis le début : ce n’est pas la route, ni le retard, ni même la disparition des chevaux. C’est la honte. La honte comme point d’arrivée, comme lieu prévu d’avance, comme endroit où tout ce qui m’arrive finit par vouloir me conduire. Tout ce que j’ai mis en liste, toutes mes précautions, mes calculs, mon plan d’action, ma disponibilité affichée, tout converge vers elle, comme si l’événement n’avait qu’un but : me faire revenir à Hayra et m’y laisser. Alors je m’enfonce. Je m’enfonce dans la lisière et je m’enfonce dans la honte, et je vois que je marche moins pour retrouver des chevaux que pour retarder ce moment où je serai simplement celui qui n’a pas su, celui qui n’a pas tenu, celui qui a été pris de court par le réel. Je m’arrête, je rouvre le carnet, et je constate que mes doigts tremblent légèrement au-dessus de la page, comme si le corps, lui, écrivait déjà la suite.
Illustration Atlas Marocain, 2010, pb