Apprendre, intégrer
Le savoir, c’est un immense supermarché : aucun caddie n’est assez grand pour tout embarquer. Et le plus souvent, faute de temps, d’argent, et je dois l’avouer par manque d’intérêt, je me contente des promotions, des trucs bigarrés, de ce qu’on met en tête de gondole. Avant, c’était différent. Je fréquentais les bibliothèques. À peu près rien ne laissait ma curiosité tranquille. Je fonçais sur tout. J’ai passé des années à dévorer, avec une vraie gourmandise, des manuels d’entomologie, de mycologie, de climatologie, de gynécologie, de sociologie, d’économie, de philosophie, de poésie — bref, tout ce qui finit en “-ie”, pour ne pas assommer le lecteur. Sans omettre ce qui finit en “-ique” : botanique, électronique, informatique, mystique, religion catholique, Lévitique ; il m’est même arrivé de me gaver de psychologie et de psychanalyse, avec une préférence pour les essais cliniques. À l’époque, il fallait quand même faire l’effort d’aller à la bibliothèque. Aujourd’hui, il suffit de taper une question sur Google et, aussitôt, des tombereaux de savoir défilent sous vos yeux. C’est le piège : on peut y passer la journée entière, enchainer question sur question, récolter des réponses à la pelle, souvent contradictoires, sur tout ce qu’on veut. Il y a clairement un problème là-dedans. Prenez un exemple idiot : je suis nul en rock. Je m’en suis fait la remarque hier en lisant sur un blog que j’aime bien une critique d’un livre sur l’histoire du rock. Réflexe immédiat : aller l’acheter sur Amazon. Or, d’après beaucoup de gens autour de moi, c’est devenu le mal absolu : pas le bouquin de Philippe Manœuvre — c’est le nom de l’auteur —, Amazon. Bref, je ne sais pas ce qui m’a retenu. Appelons ça ce qu’on veut. Je me suis surtout demandé à quoi bon apprendre l’histoire du rock à soixante-deux piges, alors que le rock, franchement, je m’en tamponne depuis ma première tétine. À un moment il faut être réaliste, surtout quand la route derrière vous commence à peser plus lourd que celle devant. Et c’est là que je vois mon égarement : le problème n’est pas de savoir, c’est d’en faire quelque chose. On n’a plus besoin d’accumuler des trucs qui ne servent à rien ; on n’a plus besoin de papillonner dans les rayons juste pour remplir le caddie. Il faudrait, paraît-il, ouvrir une page internet en sachant d’avance ce qu’on cherche. Elle est belle, la vie moderne, non ? Par exemple, des jeunes ne veulent plus bosser comme des cons pour des patrons — on ne va pas leur jeter la pierre. Ils tapent “se mettre à son compte”, “créer son emploi”, “gagner sa vie autrement”, et hop : des pages entières défilent. Tout est là, accessible en un clic. Sauf que ces pages se contredisent, bricolent, mentent, vendent du rêve en kit. Comment voulez-vous qu’un jeune sans expérience trouve son chemin dans ce fatras ? Surtout si son but est précisément d’éviter de devenir un con au travail. Ce qui manque, me disais-je, on ne le trouvera pas sur internet : un peu de jugeotte. Raté. Même la jugeotte se muscle en ligne, contre paiement. Je tombe ainsi sur une formation “renforcer son mental” et j’en reste baba. Bien sûr : pourquoi n’y ai-je pas pensé plus tôt, crétin que je suis. “24 solutions pour renforcer son mental.” Très bien. Mais renforcer son mental pour quoi faire ? Je commence à imaginer. Je vais me réciter des mantras le matin : “rappelle-toi tes objectifs pour 2022”, cinq ou six fois avant le café. Je vais me voir à la Saint-Sylvestre, devant la dinde, et compter tous les tableaux peints en douze mois, cinquante-deux semaines, trois cent soixante-cinq jours. Je vais lister des thèmes, tout organiser sur un tableur, cocher des cases, enchainer les actions parce que “mental renforcé”. Je vais écrire chaque matin un mail à ma liste de diffusion pour présenter l’œuvre de la veille, avec un titre accrocheur pour éviter la poubelle. Je vais “intégrer”, apprendre seulement ce qui sert à l’objectif. Je vais aller sur MailChimp, me taper la traduction du mode d’emploi, vérifier qui a ouvert le mail, taguer les fidèles, trier les touristes. Bla bla bla. Au bout d’une demi-heure à imaginer ça, j’étais épuisé. J’avais l’impression d’être de retour en entreprise, avec le patron le plus chiant de la terre — et ce patron, c’était moi. Alors j’ai fermé l’onglet. J’ai pris ma veste. Je suis allé marcher en forêt pour me remettre les idées en place.