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10 octobre 2021 — Le dibbouk

Terrasser le dragon

Armé jusqu’aux dents avec ça. Presque arrogant. Non, disons-le carrément, tout à fait arrogant ! Une sorte de conquistador de la peinture qui s’imagine décrocher la timbale d’or, puis, nimbé de gloire, gravir les marches d’un hypothétique podium. Et à la première place, je vous prie, quel culot. Vous voulez un nom, j’imagine, vous voulez en savoir plus, évidemment, mais je ne vous lâcherai aucun nom. Parce qu’il est encore jeune, parce que je suis vieux, et bienveillant par-dessus le marché, et que je sais déjà pertinemment que le jour viendra où toute cette outrecuidance — cherchez dans le dictionnaire si vous ne savez pas —, oui, cette outrecuidance, le fera probablement rougir des orteils aux oreilles et connaître enfin la nature du rubicond. Non, je ne parle pas du fleuve, mais j’aurais pu. J’aurais pu dire aussi « alea jacta est » pour prouver mon érudition, mais moi, mes petites dames, mes petits messieurs, je m’en tamponne joyeusement le coquillard de toute cette comédie ; je ne cherche plus depuis belle lurette à terrasser les dragons. Car il s’agit bien de ça. D’un fait d’armes ni plus ni moins, comme quoi la guerre est dans le sang. Que ce soit sur un champ de bataille, dans un plumard, au bureau, à l’usine, et même sur ces stupides vélos d’appartement... il faut toujours dépasser quelque chose, voyez-vous, aller plus loin, vaincre je ne sais quoi... et parvenir ainsi à planter le javelot, le pic, la flèche, l’épée ou la saillie dans cette manifestation du mal, insupportable à tous ceux qui ne regardent ce monde que par le petit bout de la lorgnette, par la lentille extrêmement polie, quoique déformante à souhait, du bien. Le pinceau entre les dents, la toile comme bouclier, vas-y que je te chevauche par monts et par vaux en poussant des cris d’orfraie. Non mais quel grotesque ! Et, voyez-vous, cela m’énervait déjà lorsque j’ai commencé ma carrière, mais je ne disais mot, je la bouclais. Je ne voyais pas pourquoi j’allais, moi, remettre en question l’ambition, moi qui n’en ai jamais eu ; cela aurait été du toupet, n’est-ce pas. J’étais même totalement marri de ne pas en avoir du tout, de l’ambition. Je ne voyais pas à quoi cela pouvait servir pour peindre. Je peignais, j’enseignais, je la bouclais : c’était ma vie. Mais on vieillit, et on sent bien que le tableau ne serait pas tout à fait complet sans quelques éclats de colère bien appliqués et aux bons endroits ! De toute ma vie, j’ai vu beaucoup de personnes s’en aller ainsi la fleur au fusil ou au pinceau pour tuer ce qu’elles nomment des dragons et se gargariser ensuite de l’avoir fait en se reposant sur leurs lauriers. En ce qui me concerne, j’ai toujours dans la poche un sachet de graines, et du gros sel pour les jeunes enfants. Lorsqu’ils me demandent comment tuer le dragon, je leur dis : avant de pouvoir le tuer, il faut l’apprivoiser ; prends donc ces graines et ce gros sel pour en déposer quelques grains sur sa queue quand tu le verras. Un seul, durant ma longue carrière, un seul, m’a posé la question, et voyez-vous, c’est à cause de lui, probablement, que j’ai continué sans me lasser. Mais si on l’apprivoise, comment est-ce qu’on peut avoir envie de le tuer ensuite ? Tout est là, mes petites dames, mes petits messieurs, tout est dans cette question enfantine à laquelle, d’ailleurs, je n’ai jamais daigné répondre, car je déteste les réponses : elles n’ont jamais fait que des idiots imbus d’eux-mêmes, les réponses. Les mêmes exactement, armés jusqu’aux dents avec ça, des arrogants.

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