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16 octobre 2021 — Le dibbouk

Au supermarché

Cette femme hystérique plantée devant les caisses. Des hurlements, des cris, des sanglots : panique totale. La caissière reprend sa respiration pour tapoter le micro et, d’une voix qu’elle veut assurée : « On demande le petit Kevin à l’accueil. » Tout le monde piétine en râlant. Certains en profitent pour déballer leurs paniers, leurs caddies, en poussant légèrement les marchandises en amont, l’air de rien, avoir un tout petit peu plus de place pour s’étaler comme but. « Elle devrait se rouler par terre », dit la vieille devant moi en clignant d’un œil. Je ne peux retenir un fou rire. « Ça fait du bien de rire, n’est-ce pas, quand on voit tout ce cirque », ajoute-t-elle en extirpant un saucisson à l’ail de son panier. Je hoche la tête sans rien dire en attrapant le panneau séparateur pour marquer mon territoire de chaland sur le tapis roulant. Des chips, du chorizo et un paquet de croquettes pour la chatte : le strict nécessaire pour la journée ; remplir des caddies me dégoûte en ce moment. « Kevin, mon chéri ! » crie la femme. Le vigile s’approche d’elle et tente de l’apaiser. Un noir immense, et je la vois se recroqueviller. Puis elle se reprend tout de suite et s’adresse à la caissière : « Vous pouvez refaire l’annonce encore, s’il vous plaît ? » La caissière lève la main sans la regarder pour lui dire d’attendre qu’elle termine avec la vieille dame devant moi. C’est enfin mon tour. Je me fends d’un petit signe de main à la dame au saucisson à l’ail, qui semble tout à fait enchantée de sa visite au supermarché et qui se hâte de franchir les portes coulissantes. Une vélocité soudaine que je n’aurais pu soupçonner. « 10,50. Vous avez la carte de fidélité ? » enchaîne la caissière en reposant le micro. « Non, pas de carte de fidélité, et ça sera par carte », j’ajoute, « sans fil ». Petit bip, et re petit bip : « Retirez votre carte. » Avant de franchir les portes, je me retourne pour voir le tableau encore une dernière fois. Le vigile a pris la femme dans ses bras ; elle chiale sur son épaule, intarissable. Puis, au bout de l’allée centrale, je reconnais la bouchère qui s’amène avec un gamin qu’elle tient par la main. La mère aussi a dû repérer l’événement ; elle repousse le vigile et s’avance vers la cordelette qui interdit l’entrée du magasin entre les caisses. « Kévin, mon amour, viens voir maman », j’ai des images saugrenues du film Titanic qui surgissent soudain. Puis la nausée d’un coup, et je m’élance vers le parking. Il fait frais, un petit vent s’engouffre sous les vêtements pour piquer la peau. En avançant vers mon véhicule, je me demande comment j’aurais pu appeler mon gamin si un jour j’avais eu l’idée d’en avoir un. Sûrement pas Kevin, je me dis. Oh non, sûrement pas.

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