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15 octobre 2021 — Le dibbouk

L’excellence comme habitude

Selon le philosophe Aristote, le bonheur serait un horizon vers lequel nous pourrions nous diriger par l’habitude d’utiliser la raison dans tous nos faits et gestes. Le bonheur serait d’installer l’excellence comme habitude. Mais peut-être que ce terme d’excellence n’a pas la même définition pour Aristote que pour nous, modernes. Lorsqu’on pense à ce terme, on l’associe souvent à un but, alors qu’il n’était probablement, dans le discours du philosophe, qu’un vecteur, une direction à suivre vers cet horizon qu’il nomme le bonheur. Si je transpose cette idée dans la peinture, l’excellence ne peut être sérieusement considérée par l’entremise du chef-d’œuvre. Ce n’est pas la réalisation de chefs-d’œuvre qui me rendra heureux, mais plutôt la dynamique, l’habitude de peindre tout en réfléchissant à ce que peut être la peinture comme chemin. C’est surtout, d’ailleurs, en découvrant progressivement ce qu’elle n’est pas que je puis me détacher du superflu, des entraves et des obstacles que poserait une vision superficielle de celle-ci. Parmi le superflu, le superficiel, je considère l’argent, la gloire, et un excès d’attachement à la reconnaissance. Tout bien considéré, ce n’est pas vendre un tableau, ni découvrir mon nom à l’affiche, pas plus que les louanges, qui me rendent heureux. Ces sensations sont de l’ordre du plaisir et, bien qu’elles me procurent parfois d’agréables sensations, elles ne peuvent être le matériau à partir duquel trouver le bonheur de peindre. Et je crois que l’honnêteté, la sincérité doivent être recherchées constamment lorsque le plaisir se présente ainsi, afin de le prendre simplement pour ce qu’il est, c’est-à-dire ne pas s’en contenter comme d’un but qui enfin serait atteint. Il existe également un égarement dans lequel je suis tombé bien des fois durant ma carrière de peintre : c’est de trop m’attacher à l’insatisfaction, comme si celle-ci était un moteur obligé, incontournable, afin de pouvoir poursuivre le travail. C’est-à-dire que, quel que soit le tableau réalisé, se hâter de s’en défaire par le « ce n’est pas assez » et le « je peux faire encore mieux ». Et ainsi, en quête de ce « mieux » qui ne sera, ontologiquement, jamais assez mieux, poussé par un orgueil, une vanité, opérer à la fois une maltraitance envers soi comme envers la peinture, puisqu’à ce moment je ne la considérerais que comme un médium, un outil que je tenterais de soumettre dans un but vain. Sans doute l’âge joue-t-il un rôle important pour atteindre ce détachement. L’énergie que l’on possède en excès à l’origine et que l’on dépense sans raison véritable à courir après les lièvres et les châteaux en Espagne s’amenuise, et on commence à l’économiser. Pour ma part, il aura fallu que j’attende patiemment la soixantaine pour me débarrasser de nombreuses chimères et pénétrer enfin dans une vision plus claire de la peinture. Ce que représente la notion d’excellence n’est pas un savoir-faire, mais une attitude que je m’efforce de conserver constante sitôt que je me trouve confronté à l’acte de peindre, et ce que ce soit dans la solitude de l’atelier comme dans les ateliers que je dispense à des enfants ou à des adultes. Ce que je tente de faire passer, c’est que la peinture n’est rien d’autre qu’elle-même, ce qui est loin d’être une évidence pour le plus grand nombre tant elle est nimbée d’illusions, de poncifs, de clichés. Plutôt que de s’arrêter trop longtemps sur cette idée d’excellence polluée par toute velléité de but, y compris la volonté de ne pas atteindre un but qui serait l’ultime étape à franchir, sans doute faut-il se concentrer sur l’habitude, l’habitude de peindre. L’habitude de peindre. Il y a de multiples façons d’aborder la notion d’habitude par le biais du plaisir, du devoir, ou même de sa caricature, l’addiction. On peut parler de bonnes ou de mauvaises habitudes suivant le résultat occasionné par la mise en place de celles-ci. Il y a donc, malgré tout, un socle moral sur lequel la vertu aurait un rôle à jouer. Cette vertu, pour autant, est bien plus liée à la raison qu’à un faisceau plus ou moins flou de croyances, de superstitions, en un mot à la magie et à l’irrationnel qui l’accompagnent. Être vertueux, c’est donc en grande partie être raisonnable, agir selon la raison, et ainsi ne pas se laisser emporter par la poussée d’irrationnel, de magie, qui accompagne souvent un certain nombre de clichés sur le personnage du peintre. On ne tient pas la distance en s’appuyant sur la magie, c’est ce que je veux dire. Et encore autrement : s’appuyer sur la magie, c’est jouer avec le feu, et on y laisse beaucoup de souffrance pour rien. Pour rien, c’est-à-dire que l’on rate le but d’être tout simplement, et d’être heureux accessoirement. La magie, ce que l’on appelle communément l’inspiration, est une fausse piste car elle fait briguer un résultat qui est de l’ordre de l’avoir et non de l’être. C’est en forgeant que l’on devient forgeron, dit l’adage populaire, et c’est en peignant que l’on devient peintre. Cependant, constamment, je crois qu’il faut réexaminer son pourquoi. Et tant que celui-ci est orienté vers l’obtention de quelque chose qui n’est pas la connaissance de la peinture, il faut avoir le courage de s’en détacher. L’exigence du simple. La seule exigence, c’est celle qui est utile à maintenir actif en soi le cheminement vers la simplicité. Nous sommes tellement compliqués la plupart du temps par paresse. Et on dit alors : c’est plus fort que moi, je ne sais pas où je vais, parce qu’on imagine toujours une multitude de possibles comme une multitude de plaisirs à venir. En fin de compte, il y a bien plus d’illusions que de réalité dans cette course folle qui voudrait élucider tous les mystères. On appelle souvent ce qui est compliqué un mystère parce que cela nous dédouane de se donner la peine d’examiner la raison de notre attirance vers le compliqué. Nous avons de nous-mêmes une telle idée d’importance que celle-ci, pour se dilater plus encore, s’appuie sur la notion de mystère. Grâce à ce mystère, nous pensons avoir trouvé l’embarcation qui nous poussera enfin vers l’infini. Cet infini qui, évidemment, répondra à toutes nos questions. C’est l’infini le problème, c’est notre attirance vers celui-ci pour fuir le présent le problème. Mais si l’on se tient à l’instant, il n’y a plus de problème. Il suffit de prendre une feuille, une toile, de la couleur, un pinceau, et de peindre dans l’instant ce que nous sommes dans cet instant. N’est-ce pas simple ? La paresse vient de ce que produit le confort en tant qu’illusion. La complication a besoin de confort pour se reposer d’elle-même. Le simple, principe actif, n’a pas besoin de se reposer : il est toujours en action jusque dans notre sommeil. Parvenir à observer ces deux forces, le compliqué et le simple, comme des vecteurs qui créent une dialectique, une conversation qui, au bout du compte, laisse place au silence, demande du temps. Souvent une vie. L’exigence du simple est donc en grande partie liée aussi à l’oreille, à la justesse du silence que l’on finit peu à peu par reconnaître comme sien, comme nôtre, et dont atteste, par simple réfection, la peinture. S’éloigner du spectacle. Il faut faire un effort considérable afin de se lever et faire quelques pas pour s’éloigner du tableau, prendre du recul pour s’éloigner du spectacle. On peut le faire par fatigue, par dégoût, par amertume ; on peut tenter de se lever et de s’éloigner ainsi de nombreuses fois, et à chaque fois le regard que l’on portera sur le tableau, sur la peinture, sera teinté par ces efforts. Mais pour voir vraiment le tableau au-delà du spectacle, c’est évidemment autre chose. C’est la notion de valeur qu’il faut étudier à la fois sur la toile et en soi-même. Il s’agit d’une valeur qui n’a rien à voir avec l’idée de marchandise. Il n’est pas simple de s’éloigner du spectacle tant celui-ci a tout envahi, qu’il est devenu une modalité de relation aux autres et envers soi. Mais si on revient à ce qu’est la peinture pour de vrai… ce n’est rien d’autre que des pigments mélangés avec de l’eau ou d’autres médiums, et que l’on dépose sur du papier, de la toile ou des murs. Le spectacle est tout ce que l’on ajoute à cela, la plupart du temps. S’éloigner du spectacle est donc, en premier lieu, une prise de conscience du spectacle, puis s’orienter ensuite vers cet horizon du simple et du bonheur de peindre comme d’être. C’est s’orienter comme l’aiguille d’une boussole vers le pôle d’une excellence qui n’est constituée que par l’instant et le recommencement de la peinture dans cet instant. C’est découvrir peu à peu une excellence de l’habitude, puis une excellence comme habitude.

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