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14 octobre 2021 — Le dibbouk

Equilibre

Dans la peinture, la notion d’équilibre est importante, mais de quoi parle-t-on vraiment lorsqu’on imagine l’équilibre ? Souvent on se réfère au symbole de la balance, à une idée d’égalité entre les deux plateaux de celle-ci. Cet équilibre-là est lié à une symétrie : autant de poids de part et d’autre. Il s’agit d’une sorte de compensation. C’est sans doute une création purement humaine, car dans la nature je ne vois pas que les choses s’organisent ainsi. L’échange ne semble pas juste, pas plus qu’équitable au sens où nous l’entendons généralement. Je crois que j’ai toujours été agacé par cette notion de comparaison, d’échange, d’équilibre qui, dans le fond, n’existe nulle part ailleurs que dans notre vision humaine. Car rien n’est véritablement égal, et tout l’est en même temps. C’est sur ce paradoxe que l’on finit par tomber lorsqu’on se penche sur le problème de l’équilibre. Je veux dire qu’une métamorphose incessante ne cesse d’être à l’œuvre, rebattant sans relâche tous les concepts, les préjugés et les théories que l’on peut fonder sur cette notion d’équilibre. La vie comme la nature, comme un artiste digne de ce nom, ne cessent jamais d’inventer de nouvelles notions d’équilibre. Sans doute parce que cette dynamique est un moteur universel. Parce que s’il s’agissait de répéter de simples formules, des recettes, tout finirait par s’appauvrir, par mourir. Au cours de notre histoire, la notion de l’équilibre n’a jamais cessé de changer et, si on peut observer les œuvres réalisées depuis que l’homme existe, on voit que les préoccupations concernant cette notion ne sont pas basées sur les mêmes critères. Parfois j’ai l’impression que certains artistes ont même utilisé ce qu’on nomme le déséquilibre aujourd’hui pour parvenir à leurs fins. Ce qui signifie que cet équilibre qu’ils recherchaient n’était pas fondé sur une notion d’égalité. Au contraire, ils recherchaient plus une hiérarchie d’importance tout en questionnant l’importance en tant que concept. Cette importance n’est pas la même lorsqu’il s’agit des choses quotidiennes et des choses sacrées, lorsqu’ils veulent évoquer le profane ou le sacré. Dans cette division entre profane et sacré, l’équilibre, l’importance ne sont plus au même niveau que ce que nous, contemporains, pouvons penser de ces deux termes. Sans doute parce que la notion de sacré n’est plus au centre de nos préoccupations modernes. Cependant, en reléguant celle-ci sur la marge, c’est toute la question du sens, de l’orientation, de la composition et, bien sûr, de l’équilibre qu’il faut alors rebâtir. Je fais sans doute partie de ces peintres qui tournent en rond autour de cette question de l’équilibre. Cela déborde le cadre d’un tableau. Depuis que la mort de Dieu nous est parvenue à l’oreille, l’art s’en ressent. La notion de sens et d’équilibre également. Mais rien ne se perd vraiment non plus : comme on le sait, tout se transforme. Ce que l’on appelait Dieu, ou le sacré, est toujours présent, bien plus qu’on l’imagine, dans nos vies. Simplement, ce sont les mots qui changent sans que l’on fasse attention à ce que ces changements entraînent comme conception du sens sur notre monde. Ainsi le silence, ainsi le vide sont-ils devenus ambigus tant que l’on ne les associe pas à cette notion ancienne de sacré. Sans le sacré, le silence est hostile, tout comme le vide est affreux. Encore faut-il s’entendre sur ce que l’on connaît vraiment du sacré. Peut-être faut-il le dépoussiérer, le débarrasser de son aura de bondieuseries, en revenir à l’être tout simplement, qu’on ne voit plus tant l’avoir est une gangue têtue.

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