La joie ou la sérénité ?
C’est un peu comme cette histoire de lampe magique. On buterait dessus par inadvertance, on ramasserait l’objet en le frottant pour le nettoyer et paf ! un génie s’étirerait soudain au-dessus de notre tête et il soupirerait en lâchant la formule : tu as le droit à deux vœux seulement cette fois-ci parce que je suis fatigué d’être un génie. Mieux encore, je te demande de choisir entre la joie ou la sérénité ! Entre ces deux choses seulement, à toi de jouer et, s’il te plaît, dépêche-toi ! Évidemment, vu sous cet angle de l’urgence, on se demanderait, on tenterait de peser le pour et le contre, on ne sait guère faire autre chose que ça. J’imagine une vie joyeuse, c’est-à-dire une vie où n’importe quoi pourrait arriver sans entamer le moins du monde la joie. Immédiatement, j’ai une image de roue qui tourne à vide, pour rien, quelque chose de foncièrement autonome, indépendant de tout, sans aucune intersection avec quoi que ce soit d’autre que la joie. Ramenant tout à la joie. De prime abord, cela pourrait paraître séduisant tant qu’on n’aperçoit pas l’entonnoir posé sur sa propre tête. Puis j’imagine une vie de sérénité totale. Quoi qu’il puisse advenir de bon ou de mauvais, je reste zen, en parfaite équanimité de sentiment, de sensation, observant seulement tout cela passer comme des nuages dans le ciel. Quel ennui ! Je dis quel ennui parce que, dans le fond, je ne comprends rien ni à la joie ni à la sérénité, je crois. Ce sont des mots, des concepts qui viennent de l’extérieur. Il se peut qu’à certains moments de ma vie j’aie éprouvé un sentiment proche de ce que l’on appelle la joie ou la sérénité. Ils ne durent jamais très longtemps et je crois que cette brièveté en fait, pour moi, toute leur importance, toute leur valeur. Ne vivre que dans la joie ou la sérénité, et même dans les deux mêlés toute la sainte journée, me flanquerait le bourdon. J’aurais l’impression d’une solitude encore bien plus épaisse que toutes celles que je n’ai jamais rencontrées. Je me demande aussi pourquoi tant de personnes considèrent la joie et la sérénité comme des buts à atteindre puisque qu’ils se caractérisent surtout par leur fugacité. Ce qui est utile, c’est d’accepter la diversité, le chatoiement de toutes ces émotions quelles qu’elles soient. Les accepter comme elles viennent sans s’y accrocher de trop. Les émotions, les sentiments sont comme les pensées, finalement : ce ne sont que des émanations d’un vide que l’on ne comprend pas, auquel, la plupart du temps, on ne s’intéresse pas parce qu’on l’ignore. Les rares fois où on ressent ce vide, c’est souvent lors d’un coup dur : l’annonce d’une maladie incurable, la mort d’un proche. On s’en trouve chamboulé, ébranlé, et à ces moments-là aucune pensée, aucune émotion, aucun sentiment ne sont assez forts pour combler ce vide. On reste bras ballants et bouche bée. Sonné totalement. Puis la vie reprend son cours, et on se remet à rire, à pleurer, à fumer, à boire, avec, de temps à autre, un petit moment de joie que l’on peut savourer, ou un moment de paix pour se reposer, et c’est à peu près tout ce qu’il faut retenir de tout cela. La vie reprend toujours son cours, et on ne sait pas qui elle est, d’où elle vient et où elle va. Elle est comme un fleuve qui jamais ne se tarit et qui charrie en même temps les beaux poissons d’argent et les déchets des abattoirs. On peut avoir un avis sur la vie, ça ne veut pas dire pour autant que cet avis est juste ou faux : c’est un avis, pour en dire quelque chose, rien de plus.