Ecrire un texte de présentation pour une exposition
Nous l’avions évoqué et je l’avais mise de côté soigneusement, cette idée de texte de présentation à proposer au catalogue en même temps que la liste des œuvres avec leurs prix. Cette gêne d’expliquer la peinture à l’écrit comme à l’oral, aussi étonnante que soudaine, me cueille.
Cet écueil dans la navigation pas si tranquille vers l’exposition, sans doute en suis-je l’inventeur, pour ne pas dire le responsable.
Il me faut des écueils régulièrement pour échapper aux langueurs monotones de l’automne. En été aussi, en toute saison.
Sans l’écueil, pas de sensation de danger ni de naufrage, autant dire pas d’aventure.
Sans écueil, pas de créativité non plus.
Je ne compte plus le nombre de fois où j’ai écrit ce texte.
J’ai cru à une tendance masochiste durant ma jeunesse. Mais je crois que c’est plus poétique que ça, c’est dans un lieu situé avant toute psychologie.
Et je vois bien qu’un préambule est nécessaire au préambule encore, pour retarder l’instant.
L’instant d’évoquer ce voyage intérieur.
Une série de leviers que je mets en place souvent inconsciemment pour finalement être prêt dans l’instant à soulever un monde qui ne serait qu’empêchement, ajournements, ennui, gravité ou pesanteur.
Sans y penser à cet instant, c’est-à-dire sans barrière.
L’essence ne suffit pas, il faut atteindre sans y penser à la quintessence. Celle qui n’appartient à personne et que tout un chacun retrouve dans l’intime.
Parfois, justement lorsque j’y pense, je me dis : quelle exigence ! et plus encore lorsque j’y pense : quelle prétention, quelle vanité.
Voilà la pensée qui ne pense qu’au risque et au danger et surtout invente mille façons toujours de s’en prémunir.
Ça ne sert à rien d’aller contre non plus, de s’opposer. Il faut prendre cette pensée comme elle vient.
La sagesse de la peur vaut bien la sagesse du risque, de l’audace au bout du compte.
Ce qui est important c’est de ne pas perdre de vue l’unité.
À quoi sert de voyager ? sans doute à la même chose que peindre, écrire, danser, rêver, et j’ai beau scruter l’horizon dans toutes les directions, je ne vois pas plus de raison que de destination précise.
J’irais plus loin encore,
À quoi sert de voyager ?
puisqu’à chaque fois que l’on pense atteindre quelque chose, un pays comme un tableau, on n’en finit pas avec l’envie d’aller plus loin.
À quoi sert de voyager alors ? peut-être à observer le cheminement du désir, apprendre à le connaître, faire un avec lui comme avec soi-même.
Mon grand-père maternel était Estonien et il s’est rendu à Saint-Pétersbourg pour apprendre la peinture, parce qu’à l’époque il n’y avait rien d’aussi prestigieux en Estonie pour étudier l’art.
Ce voyage intérieur commence ainsi, avec le départ d’un jeune homme que je n’ai jamais connu depuis son village vers une grande ville étrangère dans laquelle il se sent étranger.
Cette sensation d’être étranger, je me suis toujours demandé pourquoi je l’éprouvais autant, étant né en France ?
Je n’avais aucune raison valable de l’éprouver de manière si aiguë.
Avant même de toucher un pinceau, d’imaginer devenir peintre moi-même, j’avais dans le sang ce legs de l’étrangeté d’être au monde comme un petit provincial découvre une capitale qui le subjugue.
Cette étrangeté, ma mère m’en parlait, elle était peintre aussi. Elle avait les yeux gris bleus comme mon grand-père, comme moi-même, ce lien du regard en silence nous unit encore tous au-delà des séparations, des disparitions, un gris bleuté comme un ciel que j’imagine très bien au-dessus des villages d’Estonie. Un gris bleuté de la Baltique avec ça et là quelques lueurs d’orangers issues des profondeurs échappées de l’ambre.
L’orange et le bleu que j’utilise souvent dans mes tableaux.
L’héritage, c’est cette histoire constituée de bribes que l’on passe un temps infini à mettre bout à bout, des bribes souvent éparses, rien de vraiment ordonné, c’est une navigation aussi pour s’orienter à travers tout cela, pour s’orienter dans quelle direction ? Il y en a tant qu’on serait bien en peine d’en choisir une qui ne s’évanouisse pas soudain, remplacée par une autre tout à coup.
Il y a autant de destinations possibles que l’imagination voudra bien en fournir.
Peut-on faire confiance à l’imagination ? Parfois oui, parfois non. Parfois elle nous trahit aussi. Mais faut-il lui en vouloir pour autant ? Cette trahison elle-même ne fait-elle pas partie intégrante de ce voyage, de cette navigation ?
Les plus célèbres navigateurs partaient autrefois en quête de destinations comme l’Inde et tombaient sur les Amériques. J’ai toujours conservé en mémoire ce genre d’anecdote.
Que le but était un moteur de l’action mais qu’il était rarement sa véritable finalité, en tous cas pas de façon droite, directe, mathématique. Il fallait étudier la courbe, l’enseignement inscrit dans son cheminement sinusoïdal, ses méandres, j’allais dire sa féminité.
Il fallait aussi étudier l’art de traverser les labyrinthes en lâchant les traités, les conseils, et faire sa propre expérience de l’égarement.
Intuitivement je crois que j’ai toujours su qu’il se cachait un savoir perdu dans l’expression "passer du coq à l’âne" aussi bien que dans le jeu de l’oie.
Deux cases en avant, quatre en arrière. Comme si cette expression comme ce jeu attiraient parfois l’attention sur la notion d’espace et de temps d’une façon bizarre. En tous cas bizarre pour moi. Lorsque j’étais frappé par cette curiosité, je m’en ouvrais à mes parents, à mes camarades et j’avais en retour des réflexions qui portaient sur le temps que je perdais à penser à ce genre de choses plutôt que de faire mes devoirs ou participer à des jeux collectifs.
Passer du coq à l’âne, je n’ai jamais cessé de le faire toute ma vie par curiosité, par obstination, par dépit, et aussi pour voir, comme on dit au poker.
Il y a quelque chose de désagréable pour un esprit façonné par la langue française, c’est ce que le Français nomme la sensiblerie. Et qui représente une exagération du sentiment, souvent considérée comme de la fausseté.
Cette soi-disant sensiblerie, pour avoir voyagé de par le monde aussi, je l’ai retrouvée à l’état brut, intacte, dans de nombreux pays, cette gentillesse, cette absence de crainte à manifester l’émotion, le sentiment, et souvent dans des pays que nous considérons comme violents, dangereux, pour ne citer que l’Iran ou l’Afghanistan, le Pakistan, violents ou barbares... alors que si l’on connaît un tant soit peu l’histoire, ils furent à la pointe durant longtemps de l’intelligence humaine, en matière de science, de technique, de littérature, d’art.
Ce voyage intérieur évoque donc toutes ces pensées, tous ces rêves, toutes ces interrogations traversées dans l’instant de la peinture, dans le mouvement de la peinture, dans le dialogue entre le tableau et le peintre, ce sont à chaque fois des conversations silencieuses, c’est-à-dire qui ne s’appuient ni sur les mots ni sur les pensées pour échanger.
Non pas que mes tableaux relatent quoi que ce soit, je crois que c’est l’ensemble de tous ces tableaux qui montrerait l’unité vraiment de mon propos quant à ce voyage intérieur. Ce travail continuera à s’affiner dans sa proposition, certainement à la fois quant à la notion d’espace dans lequel le faire exister et aussi quant à la sélection des œuvres. Le but étant de m’approcher au plus près de la clarté que je perçois à travers lui.
Je suis aussi de mon époque, celle où l’attention ne dure qu’un déjeuner de soleil, où l’attention par un phénomène de zapping est attirée de tous côtés. Mon travail évoque ceci également, non pas en pointant du doigt ce phénomène comme néfaste, mais en essayant d’en tirer des leçons, des enseignements.
Si l’attention devient vulnérable à ce point, c’est peut-être qu’elle n’est plus si utile qu’on l’avait imaginée utile jusque-là. C’est qu’il faut faire appel à autre chose pour s’orienter dans le monde. Le danger est toujours présent et le sera sans doute toujours en ce qui concerne le détournement d’attention vers un profit. Sans doute parce que la notion de profit et d’attention sont directement reliées.
En tant que peintre, mon but ne peut être que le partage de mon travail de peintre, et si je dois parler de profit et d’attention, c’est pour vous attirer vers quelque chose d’intime que nous partageons tous, quelque chose de simple qui serait le plaisir de voyager, de découvrir, le plaisir de vivre, sans trop de tapage, disons-le, une célébration.
La peinture, c’est mon pays, pour reprendre la phrase de Gilles Vigneault, ce voyage c’est aussi un voyage dans la peinture par elle-même, si je peux dire, étant donné la nécessité d’absence et d’oubli que j’ai peu à peu découverte afin de disparaître pour la laisser s’exprimer.