Celui qui ne voulait pas être pris pour un idiot.
Hier au soir, en rentrant de mes cours, je tombe sur un panneau m’indiquant que l’autoroute est fermée pour cause de travaux. Je dois donc emprunter une autre route, plus longue, pour revenir chez moi. C’est l’occasion d’écouter quelque chose pour passer le temps et je choisis la rediffusion d’une interview de Zemmour par Ruth Elkrief sur YouTube puisqu’elle surgit en premier dans le fil d’actualité.
Que penser de tout cela ? Et dans quelle mesure cette interview éveille-t-elle mon intérêt ? Il y a évidemment quelque chose de louche, un peu de voyeurisme sans doute, et aussi certainement une fascination trop exagérée de ma part face à toute manifestation de rhétorique. Mais bon, quoique honteux, je persévère. C’est important d’aller au bout de la honte comme de tout le reste.
Comment un journaliste peut-il provoquer autant de tapage aujourd’hui dans la sphère médiatique et politique ? C’est pour moi une énigme en même temps qu’un signe de la médiocrité générale dans laquelle, médiatiquement comme politiquement, nous baignons.
J’écoute.
Et finalement, c’est intéressant.
Car à de nombreuses reprises Zemmour reprend sa consœur en lui disant : « Je ne suis pas un idiot. »
Il faudrait donc entendre : je suis intelligent.
Les kilomètres défilent. À la sortie de Givors, un lapin en plein milieu de la route, ébloui par les phares.
Je ne roule pas vite, j’ai le temps de freiner et de m’arrêter face à lui. Face à face avec le lapin qui finalement s’avère être un lièvre.
Tout cela sur un fond de discussion radiophonique.
« Mais je ne suis pas un idiot, Ruth Elkrief ! »
Le lièvre rejoint le talus et je redémarre doucement.
Soudain me revient un paragraphe lu dans un traité de métallurgie chinoise où on trempait les lames des épées dans du sang de lièvre pour leur conférer force et invulnérabilité.
« Je ne suis pas un idiot », une fois encore.
Quand la journaliste évoque la pensée de Zemmour sur Pétain, celui-ci pète un plomb.
« Vous allez pas remettre ça encore une fois, j’en ai marre ! »
Bla bla bla, encore pour en arriver à cette antienne une fois de plus.
« Mais vous croyez que je suis un idiot ? »
Bon.
Quelqu’un qui s’efforce de préciser à tout bout de champ qu’il n’est pas un idiot, à mon avis, doit avoir une sacrée trouille d’en être un. Peut-être même un désir inconscient d’être enfin démasqué une bonne fois pour toutes afin de retrouver une certaine sérénité.
Tellement la trouille qu’une majorité de ses pensées doit être orientée vers ce but principal.
Autrement dit, rien de bien dangereux ni de nouveau.
Les voix des deux protagonistes s’amenuisent, j’ouvre la vitre et l’air frais entre dans l’habitacle. J’appuie finalement sur pause.
Je suis content de rouler doucement, j’aurais pu écrabouiller un lièvre autrement, ça m’aurait fait de la peine.
Puis, de fil en aiguille, mon esprit saute sur le souvenir d’un lièvre d’Albrecht Dürer et je me mets à songer à la Renaissance nordique, puis évidemment à Jérôme Bosch et à son Jardin des délices.
Et puis maintenant que je pense à tout ça et que je l’écris pour le comprendre, je me demande si ça me ferait quelque chose encore d’être pris pour un idiot ?
La vérité est que je m’en fiche totalement, dans le fond, et ça c’est une sacrée victoire, je trouve, après tant d’énergie dépensée là-dedans à vouloir prouver ceci ou cela, finalement, qu’à moi-même.
Du coup, je suis passé au Lacrimosa de Mozart. Je n’ai plus pensé à rien d’autre qu’à regarder la route qui s’enfonçait dans la nuit face à moi.