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18 décembre 2025 — Le dibbouk

#été 2023 #12 | Il faut qu’il me parle.

Idée : tu poses un personnage immobile dans une situation ouverte (réception, assemblée, café, rue, maison pleine de voix) et tu laisses le monologue intérieur faire tout le travail : le présent est fixe et limité dans le temps, mais la pensée, elle, circule. Ce qui fait avancer le texte, ce n’est pas l’action : c’est la géographie mentale (les lieux, les visages, les détails dans le champ de vision) qui déclenche des retours, des répétitions, des obsessions. On peut garder un nombre restreint de motifs et les creuser, à la Bernhard, dans un bloc qui se ressasse.

Il faut que je te parle, dit Jo, et rien que cette phrase suffit à faire vaciller Doris, parce que Jo est un taiseux et que, quand il annonce “il faut que je te parle”, ce n’est jamais pour parler, c’est pour déposer quelque chose et s’en débarrasser, comme on lâche un sac trop lourd sur le carrelage, puis on se sauve et on laisse l’autre ramasser les morceaux. Doris est assise dans le fauteuil de jardin, le dos collé au tissu tiède, les avant-bras posés sur les accoudoirs, et elle s’oblige à ne pas bouger, à rester là, à le regarder sans lui faire le cadeau d’un mouvement de panique ; le parasol fait une ombre imparfaite, les pots de fleurs alignés sur la terrasse ont l’air de la juger, et Jo, debout devant elle, reporte son poids d’une jambe sur l’autre, ce balancement qu’il a quand il va mentir ou quand il va annoncer une catastrophe, parfois les deux en même temps. Il faut que je te parle, répète-t-il, et Doris sent remonter, avec une précision qui la dégoûte, l’image de leur appartement à Lyon, près des Célestins, l’époque où l’argent rentrait sans qu’elle ait besoin d’y penser, l’époque où elle “jouait le jeu” comme on dit, où elle avait son cabinet rue de la République, où les gens donnaient son nom, où la patientèle grossissait, où le Monoprix au coin finissait par devenir un repère banal, et où eux, au lieu d’avoir peur, dépensaient : week-ends à Barcelone, Bruxelles, Genève, restaurants rue Mercière, additions qui s’allongeaient comme si la vie était un ruban sans fin. La belle vie. C’est ça qu’elle se revoit penser, et déjà elle se déteste de penser “belle vie”, parce que ce n’était pas beau, c’était juste facile, et quand c’est facile on confond tout. Et c’est précisément là, dans cette facilité, que Jo a “attrapé” ce qu’il appelait son burn-out, comme on attrape une grippe qu’on aurait pourtant vue venir. Un matin de novembre. Elle s’en souvient trop bien : quelques jours avant ses soixante ans, qu’il a oubliés, et elle ne lui pardonne pas vraiment d’avoir oublié, non pas pour l’anniversaire en lui-même, mais pour ce que ça disait : qu’il était déjà ailleurs, qu’il préparait déjà une fuite. Il était resté au lit, puis il s’était levé, il était venu jusqu’à la cuisine avec ce même balancement, ce même effort pour tenir debout, et il avait dit exactement la même chose : Doris, il faut que je te parle. Ensuite rien n’était sorti, ou plutôt quelque chose était sorti, mais sous forme de sanglots, une voix de petit garçon, une voix qui geint, je ne peux plus y aller, je ne peux plus y aller, et Doris, ce jour-là, assise en face de lui, avait éprouvé cette sensation infâme, ce mélange de compassion et de mépris, la compassion parce qu’elle n’était pas un monstre, le mépris parce que Jo, dans sa tête, avait toujours été “plus” : plus cultivé, plus sûr de lui, plus haut perché, plus écrasant parfois, plus prompt à lui donner des leçons sur les autres et sur le monde, et tout à coup ce “plus” s’effondrait sur une chaise comme une pâte molle. Le sol avait tangué. Elle s’était assise à son tour, non pas pour le soutenir, mais parce qu’elle sentait qu’elle allait tomber si elle restait debout. Quelques semaines plus tard, elle avait découvert le pot aux roses : la démission donnée depuis longtemps, les journées à errer le long de la Saône, et cette façon qu’il avait de lui avoir menti sans même se sentir vraiment coupable, comme si le mensonge était une pièce normale de l’ameublement conjugal. Alors aujourd’hui, dans cette cour, avec le parasol, les pots, la chaleur, l’ampélopsis du mur qui a souffert de la canicule, aujourd’hui quand il lui ressort “il faut que je te parle”, elle n’entend pas une phrase, elle entend un système, elle entend mensonge, elle entend fuite, elle entend encore une lubie qui va la forcer à gérer à sa place. Elle se dit qu’elle ne bougera pas, qu’elle va le laisser parler, qu’elle va écouter comme on écoute un patient qui tente une diversion, en cherchant la logique, l’angle, la faille, et elle s’interdit de montrer la colère et le mépris qui lui montent déjà à la bouche, parce que Jo, dès qu’elle montre quoi que ce soit, se retire, se ferme, se vexe, et la scène recommence : il faut que je te parle, puis pas un mot, puis porte claquée, puis trois jours de lecture comme un mur. Elle le regarde donc, elle regarde ses mains, ses doigts qui ne savent pas quoi faire, cette nervosité sèche, et elle se demande, avant même qu’il n’ouvre la bouche, quelle forme prendra cette fois la catastrophe : un nouvel emprunt, une brouille, une histoire d’argent mal gérée, ou encore la politique, cette manie qu’il a de se mettre du mauvais côté pour le plaisir d’être seul, cette façon de transformer un dîner en champ de bataille. Elle revoit les visages tordus, elle revoit la honte, elle revoit cette scène où, au moment où tout le monde “prenait parti”, Jo avait jugé intelligent de prendre le parti contraire, de parler de propagande, de mafieux, de pensée unique, de capitalistes, de Russes, d’Américains, et d’y aller, d’y aller, d’y aller, avec ce petit laïus sur le confort bourgeois qui, chez lui, sonnait comme une rancune soigneusement entretenue. Elle avait vu le dîner se raidir, elle avait senti sa propre place se réduire, elle avait eu cette honte physique, celle qui chauffe les joues et donne envie de disparaître sous la table. Et après, bien sûr, il avait fallu gérer les conséquences : les S. qu’on ne voit plus, le temps qui passe, le fameux message de J. S. pour “renouer”, et Jo qui répond qu’il ne retourne pas chez des cons pareils, tout en ajoutant, avec cette cruauté tranquille, qu’elle, Doris, peut y aller si ça lui chante ; puis l’arme ultime, la commande d’une toile, et Jo outré, Jo blessé, Jo qui fait comme si l’argent était une affaire vulgaire alors que c’est précisément l’argent qui les serre depuis des mois. Doris n’en peut plus de ces contradictions : il méprise le fric et il s’écroule dès qu’il faut payer ; il méprise les bourgeois et il souffre dès qu’il n’est pas reconnu ; il méprise les dîners et il vit de ce qu’il y joue comme rôle, cultivé, délicat, supérieur, et quand il ne peut plus jouer, il fuit dans les livres. Tout ça traverse Doris pendant qu’elle reste immobile, pendant que Jo se balance, et elle se dit : parle, vas-y, dis-le, il faut que tu me parles, mais parle vraiment, sans me faire ton numéro, sans me faire ton enfant triste qui joue John Wayne. Jo ouvre enfin la bouche, et Doris s’attend à une phrase tortueuse, à un préambule, à une pirouette, à un “tu vois” qui ne veut rien dire ; mais non, il lâche, d’une voix presque neutre : J’ai trouvé une mallette pleine d’argent. Doris cligne des yeux, elle ne bouge toujours pas, et c’est là que quelque chose d’étrange se produit : le mot argent, au lieu de l’énerver, au lieu de la mettre en alerte comme d’habitude, lui donne une sorte de calme glacé, parce que c’est concret, parce que ce n’est pas une opinion, parce que ce n’est pas un discours, parce que c’est une masse. Une mallette, répète-t-elle, et elle entend sa propre voix comme si elle venait d’ailleurs, plus sèche qu’elle ne voudrait. Où est-elle ? Sous le siège conducteur de la Dacia, dit Jo. Ça fait deux semaines. Deux semaines, pense Doris, deux semaines à rouler avec une mallette pleine d’argent sous le siège, deux semaines à faire comme si de rien n’était, deux semaines à “chercher le bon moment” comme il dit, c’est-à-dire à ne jamais le trouver, c’est-à-dire à la laisser, elle, vivre dans le même serrage d’estomac, dans les mêmes calculs, pendant que lui garde ça pour lui comme un enfant garde un secret ou une faute. Elle a envie de se lever, de lui prendre le bras, de le secouer, de lui dire mais tu es malade, tu te rends compte, tu te rends compte, et elle ne le fait pas ; elle reste assise, elle fixe un pot de basilic qui a survécu contre toute attente, elle entend au loin un bruit de voiture, elle sent la chaleur sur ses genoux, et elle choisit, par discipline, de parler comme on pose des questions au tribunal : Sans rien oublier. Sans me mentir. Raconte-moi dans le détail. Jo, au lieu de s’asseoir, au lieu de s’ancrer, fait ce qu’il fait toujours : il recule d’un demi-pas, il regarde ailleurs, il attrape la phrase comme un objet brûlant et il s’en débarrasse. Il dit qu’il hésite, qu’il ne sait pas s’il va utiliser cet argent, qu’il se tâte, qu’il y a forcément quelqu’un derrière, que ce quelqu’un peut les retrouver, qu’il peut le lui demander, qu’il peut exiger, et Doris entend surtout : peur, peur, peur, cette peur d’être rattrapé, cette peur d’être puni, cette peur de devoir répondre de quelque chose. Elle le regarde, et elle voit le petit garçon pris en faute, celui qui a déjà décidé qu’il ne dira pas la suite, parce que la suite oblige à choisir. Elle répète : Jo, détail. Et Jo, déjà, tourne les talons. Il ne fuit pas en claquant la porte comme avant, non, il fuit en douceur, il fuit comme on glisse hors de la pièce, il fuit en direction de la maison, et Doris reste assise, les mains à plat sur les accoudoirs, à regarder une feuille de l’ampélopsis se décrocher du mur Est, tourner lentement dans l’air chaud, puis atterrir dans l’ombre du parasol. Elle se surprend à y voir un mauvais présage, ce qui la fait presque rire intérieurement, parce qu’elle n’a jamais aimé les présages, elle a toujours préféré les causes, les raisons, les enchaînements, et pourtant elle est là, figée, à regarder une feuille tomber comme si tout pouvait tenir dans ce geste minuscule. Elle pense à la mallette sous la Dacia, elle pense aux deux semaines, elle pense à l’argent qui dort, à l’argent qui brûle, à l’argent qui met tout le monde à nu, et elle pense, avec une fatigue sans phrase : il faut qu’il me parle, oui, mais ce n’est pas “qu’il faut”, c’est qu’il ne sait pas.

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