L’opinion
Puisque l’opinion est devenue un truc qu’on gratte et regratte pour un oui pour un non, je me dis que ça vaut peut-être le coup de m’en approcher. Parce qu’en général, l’opinion, je m’en tamponne. Quand on m’appelle pour me la demander, je raccroche. Au bar du coin, si quelqu’un veut mon pronostic sur un match de foot, je coupe court. Le foot ne m’a jamais vraiment attrapé : je ne peux même pas dire que je l’aime ou que je le déteste, il me glisse dessus. Pareil pour les chemises. Mon épouse m’envoie parfois un MMS avec trois coloris, je réponds au hasard. J’en porte peu, je suis plus T-shirt, point. Et pourtant, aujourd’hui, on me réclame un avis sur tout. Sur les gens, sur les choses, sur le monde. Ça vient vite, on vous attrape au vol. Dans ma jeunesse je donnais le mien sans compter. Je le balançais avec confiance, à qui le voulait. Je l’ai payé. Il vous revient déformé, déplacé, utilisé contre quelqu’un ou contre vous. Pas besoin d’un Guillaume pour tordre ce que vous avez dit : il suffit d’un peu d’ennui, d’un peu de malignité, d’une mémoire floue. Alors j’ai appris à me taire. Longtemps. Jusqu’à ce matin banal où un sansonnet a chanté près de la maison. Rien d’extraordinaire : juste ce filet de sons dans l’air froid. J’ai levé la tête. Il s’est mis à pleuvoir. Quelques grosses gouttes. Le parking luisait. Je cherchais mes clés depuis cinq minutes, comme un idiot. Je les ai trouvées, je suis monté dans la voiture. J’ai mis le contact. Par réflexe j’ai allumé la radio : c’était le journal, la parade habituelle des avis, des indignations, des certitudes à l’emporte-pièce. J’ai éteint. J’ai roulé en silence. Au boulot, même topo : on s’est mis à travailler sans trop parler. À midi, on se retrouve, on casse la croûte, et ça repart. Chacun y va de son commentaire : patrons, femmes, impôts, foot, politique. Ça se chauffe, ça ricane, ça s’accroche. Ce jour-là, je les ai écoutés sans que ça me serre. J’étais là, avec eux, et en même temps un peu à côté. Leurs opinions passaient comme une météo au-dessus de la table ; ça ne me les rendait ni meilleurs ni pires. J’entendais surtout les voix, les tics, l’histoire de chacun derrière sa phrase. Bien sûr, ce calme n’a pas tenu. La vie revient vite à ses habitudes. Mais ça m’a laissé ça : les gens ne se réduisent pas à ce qu’ils pensent tout haut. Parfois même ils sont loin de leurs propres idées, et ils l’ignorent.