L’usure
Tous les mois à partir du 15 c’est la même ritournelle qui revient, tu es à combien de découvert toi ? Et lui, il continue à tapoter sur son clavier comme si de rien n’était juste avant de descendre prendre le café.
Tu viens, elle s’impatiente en bas, elle a en horreur de déjeuner seule. Et lui prend un malin plaisir à la laisser trépigner un petit moment. C’est le rituel du matin, ils ne changeraient pas ça pour rien au monde. À part les quelques jours de vacances qu’ils prennent chaque année, là c’est différent, il dort bien, il n’a pas d’ordinateur, juste un carnet et il se sent plus détendu.
Quand il descend il la prend dans ses bras et ils restent ainsi un petit moment bien au chaud l’un dans l’autre. Elle ne dit rien, elle fourre sa tête sous son bras à lui et ils dansent un peu sans musique.
Et puis ils boivent le café, lui très vite s’en va car il sait qu’elle va à nouveau parler d’argent, des factures qui s’accumulent, et ça va vite dériver sur les maux de hanche, de pieds et de genoux, et il se sent impuissant, ou plutôt une rage insensée qui resurgit toujours pointée contre lui-même et il casserait tout dans la baraque.
Alors il préfère prendre sa veste et sortir de la maison.
Au tabac, à l’angle de la rue, les deux jeunes qui ont repris le commerce ne rigolent plus trop. Il se souvient de la joie sur leurs visages il y a quelques mois de ça, juste après le départ des gros fachos qui tenaient le tabac avant. Ils étaient tout frais tout neufs, des jeunes qui en veulent, il s’était réjoui pour eux.
Ils ont galéré pas loin de six mois pour avoir le prêt de la banque, tu penses bien, des Turcs, ça ne fait pas de différence avec les Arabes ici. Et puis de toute façon les banques ne prêtent qu’aux riches. Alors turc, jeune et pas riche, c’est forcément le tiercé perdant.
Ils sont là coincés dans ce tabac désormais de l’aube au matin sept sur sept sans jamais prendre de vacances. Ils mériteraient une médaille, pense-t-il en tentant le passage sans fil de la carte bleue sur la machine. Des munitions pour deux jours à peine, il s’est remis à fumer plus fort encore mais d’un autre côté il se dit qu’il n’a guère que ça, ses clopes et son café comme addiction et puis il n’a pas la force, voilà tout.
Hier encore il y avait la peinture mais bon, depuis des semaines les pinceaux sont restés dans les pots, la table de l’atelier est en bordel et il ne rentre plus dans celui-ci que pour filer à bouffer au chat.
C’était bientôt la fin du mois d’octobre, le retour des morts, l’antique fête de Samain, rebaptisée désormais par les vendeurs de hamburgers dégoulinants et il se demande s’il ne va pas aller sur la tombe du père là-bas à la frontière du Cher et de l’Allier.
Puis il se souvint que le vieux Kangoo est refusé au contrôle technique, il est désormais parqué en attendant des jours meilleurs, à l’abri des regards. Le pèlerinage ne se fera pas encore cette année.
Le froid arrive, pense-t-il, le brouillard montre déjà son nez au coin de la rue. Il va bientôt faire jour mais le soleil sera absent. Il relève son col de veste et se dirige vers le grand café qui ouvre dans un bruit grinçant son rideau de fer.