La Logique du Parcours : Du Territoire à la Maison, puis à sa Mythologie

Avançons dans la genèse de mes prétentions. Ai-je quelque ascendant qui fut beau capitaine, jeune enseigne insolent ou négrier farouchement taciturne ? A l’est de Suez quelque oncle retourné en barbarie sous le casque de liège, jodhpurs aux pieds et amertume aux lèvres, personnage poncif qu’endossent volontiers les branches cadettes, les poètes apostats, tous les déshonorés pleins d’honneur, d’ombrage et de mémoire qui sont la perle noire des arbres généalogiques ? Un quelconque antécédent colonial ou marin ? ( Vie d’André Dufourneau, vies minuscules, Pierre Michon, 1984)

Il s’agit du troisième article me permettant d’identifier une quête des auteurs que je reconnais comme travailleurs de l’interstice en littérature.Je l’aborderai par les Vies minuscules de Pierre Michon.

Récapitulatif de ce voyage :

1 Michaux (Le Terrain) : L’Interstice Intérieur

Ce qu’il m’ a donné : La notion de « propriétés ». Un territoire mental, physiologique, halluciné. L’écriture comme exploration des confins du moi, là où il bascule dans l’inhumain ou le surhumain. L’interstice est en dedans, en soi : entre raison et folie, corps et esprit, silence et cri.

l’outil acquis : La légitimité de l’exploration introspective radicale.

2 Annie Ernaux (La Fenêtre) : L’Interstice Social

Ce qu’elle m’ a donné : La fenêtre dans ce territoire. La révélation que ce « moi » est habité, structuré, fabriqué par des forces extérieures (classe, genre, histoire). L’interstice n’est plus seulement en soi , il est entre soi et le monde. L’écriture comme acte de documentation des traces sociales.

L’outil acquis : Le double regard qui politise l’intime.

3 Michon (Le Monument) : L’Interstice Mythologique

Ce qu’il m’a apporté : La réponse à une question laissée en suspens par les deux premiers : « Une fois le territoire intime reconnu et ses fenêtres sociales identifiées, avec QUOI et COMMENT bâtir le récit de cette découverte ? »

Michon ne me parle pas de mon intériorité ou de ma condition sociale. Il parle de ma prétention à en faire de la littérature. Il expose le problème central de l’écrivain issu d’un monde « sans histoire » : le manque de matière épique.

Pourquoi Michon est-il l’Étape Cruciale ?

Parce qu’il incarne et résout, par l’excès stylistique, la tension entre les deux pôles : Il part du même constat qu’Ernaux : le dénuement. Pas de capitaines, pas de héros dans sa lignée. Un héritage vide, « minuscule ». C’est le matériau de classe. Mais il y répond avec l’arme de Michaux : la démesure intérieure. Sauf que cette démesure, il ne la puise pas dans les profondeurs psychédéliques, il l’emprunte à la bibliothèque. Il comble le vide social par la surabondance du langage et du mythe. En somme, Michon habite l’interstice ultime : L’interstice entre la petitesse du matériau biographique (le « fait vrai » d’Ernaux, la « vie minuscule ») et la grandeur démesurée de la Langue (l’ambition littéraire, le style comme monument).

Après avoir analysé le geste intérieur (Michaux) et le geste sociologique (Ernaux), je dois maintenant analyser le geste littéraire dans sa dimension la plus consciente, la plus problématique, la plus « prétentieuse ». Michon me force à affronter les questions suivantes :

La question du style : Après la « langue plate » d’Ernaux et la langue « d’exploration » de Michaux, où puis me situer-je sur l’échelle qui va de la trace sobre au lyrisme flamboyant ? Autrement dit : mon interstice a-t-il besoin d’être chanté ou constaté ?

  • La question de la légitimation : D’où tiens-je le droit d’écrire sur mon territoire ? De son intensité (Michaux) ? De sa valeur de témoignage (Ernaux) ? Ou de la seule puissance transformatrice du langage qui peut ériger un kiosque à musique en cathédrale verbale (Michon) ?

  • La question du matériau : Mes « propriétés » sont-elles suffisantes ? Michon me montre que non, elles ne le sont pas et c’est précisément ce manque qui devient le moteur. L’écriture naît du vide à combler.

  • Conclusion : j’ai ainsi cartographié le quoi (le territoire) et le pourquoi (les forces sociales). Michon désormais me confronte au comment dans sa forme la plus exigeante et problématique : comment transformer cette matière en œuvre, sans trahir ni son humilité originaire (Ernaux) ni son mystère intime (Michaux) ?

Il est le troisième sommet d’un triangle indispensable. Sans lui, ma démarche de l’interstice risquerait de tourner en rond entre l’introspection et la sociologie, sans affronter la question, vertigineuse, de l’édifice textuel lui-même. C’est l’épreuve du style, et donc, de ce que je pourrais nommer une voix définitive.

En analysant le paragraphe d’ouverture de Vies minuscules à la lumière de ces réflexions, on découvre qu’il est la matrice parfaite de l’interstice michonien et la pierre de touche de cette démarche de l’interstice.

1 1. Il formule l’Interstice Fondamental : Entre Carence et Grandeur

Le texte est tout entier construit sur un manque (« Ai-je...? » « Un quelconque...? »). Mais ce manque n’est pas exprimé platement ; il est habillé d’une énumération luxuriante de clichés héroïques (« beau capitaine », « négrier farouchement taciturne », « oncle retourné en barbarie »).

  • Côté Ernaux : La carence sociale est identifiée (pas d’ancêtre prestigieux).
  • Côté Michaux : Ce vide est comblé par une fantasmagorie intérieure intense et imagée.

L’Interstice Michon : L’écriture ne choisit pas. Elle exhibe la tension entre les deux. Elle est le lieu où le "rien" social devient le "tout" d’une langue somptueuse. Ma démarche cherche cet espace : ce paragraphe en est la définition stylisée.

2. Il fait de la "Prétention" le Sujet Même, transformant le Complexe en Matériau

« Avançons dans la genèse de mes prétentions. » Cette première phrase est un coup de génie pour répondre à mon enquête. Elle dépasse la simple introspection (Michaux) et la simple analyse sociale (Ernaux).Elle opère une méta-analyse : elle ne parle pas de la vie, mais du désir d’en faire de la littérature – ce qui est au cœur de ma propre quête.. L’« interstice » n’est plus seulement dans le vécu, il est dans le geste de l’écrivain qui, face à son vécu, doit inventer une posture, une légitimité. C’est l’interstice entre l’expérience et le récit.

3. Il révèle l’Arme Michon : l’Ironie Lyrique comme Mode de Vérité

Si l’on observe le traitement des figures :

  • « personnage poncif » : Il dénonce le cliché tout en l’utilisant. Il a besoin de ce cliché (le bel aventurier) pour dire son manque, mais il le désigne comme cliché. Ce n’est ni l’adhésion naïve (du romanesque traditionnel) ni le rejet sec (du documentaire).
  • « les déshonorés pleins d’honneur [...] perle noire des arbres généalogiques » : Ici, l’oxymore (« déshonorés pleins d’honneur ») et la métaphore précieuse (« perle noire ») transfigurent la honte et l’échec en prestige paradoxal. L’écriture est l’alchimie qui transforme le négatif social en joyau textuel.

Pour ma quête : Cela montre qu’écrire dans l’interstice n’oblige pas à une langue neutre. Cela peut être une langue exubérante et consciente d’elle-même, qui intègre son propre doute et sa propre théâtralité dans la matière du texte.

4. Il dessine une Communauté Négative, une Fraternité de l’Interstice

Michon ne dit pas « je suis un cas unique ». Il s’inscrit dans une cohorte : « les branches cadettes, les poètes apostats, tous les déshonorés... » Il se place ainsi dans une lignée littéraire non officielle, celle des ratés, des déclassés, de ceux dont l’héritage est un héritage de manque. C’est la contre-genèse qu’il explore. Ce qui me ramène directement à ma propre démarche : en cherchant mon « registre d’écriture », je trouve aussi cette filiation invisible. Michon me dit : ton territoire d’écriture peut se trouver en t’ affiliant, par l’écriture, à cette famille d’« apostats » qui font de leur dépossession la source de leur voix.

En résumé, ce paragraphe est absolument extraordinaire dans le cadre de ma recherche :

Il est La Preuve par l’exemple que l’écriture de l’interstice (entre le rien social et le tout du langage) est possible et puissante. Mais aussi La Démonstration que le style peut être un outil de connaissance, pas un ornement. La langue "belle" sert ici à disséquer un complexe.

L’Invitation à considérer mon propre geste d’écriture avec cette même lucidité ironique et ambitieuse. Quelles sont mes « prétentions » ? Avec quels « poncifs » ou quelles images (peut-être empruntées à Carver, à Faulkner) est-ce que je dialogue pour fonder mon autorité

Le Lien manquant entre Michaux et Ernaux :

Michon prend la subjectivité radicale de Michaux (l’exploration du moi) et la matrice sociale d’Ernaux (l’héritage de classe), et il les fusionne dans le creuset de la conscience littéraire. Il ne se contente pas de vivre l’interstice ou de l’analyser : il le construit en monument de mots.

Ainsi, ce n’est pas un hasard si ce paragraphe ouvre le livre. Il est le manifeste de la méthode que je cherche à élucider. Il me montre que le "kit de l’écrivain de l’interstice" ( nommons le ainsi ) doit contenir, outre des outils d’introspection et de sociologie, un marteau-piqueur stylistique capable de faire jaillir une cathédrale verbale de la fissure identifiée entre son vide originaire et son désir de plénitude

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Lectures

Fouiller plutôt que raconter

"Je vais donc chercher dans ma mémoire, non pas mes souvenirs eux-mêmes, mais les images et les mots qui les ont fixés, les signes dont ils sont faits." Annie Ernaux, "Les Années" ce qui change avec la lecture d'Annie Ernaux : Avant : • Mon souvenir • Mon émotion • Mon histoire • Moi contre le monde • La phrase juste • L'image belle • Le style comme fin Après : • Notre souvenir • L'émotion de ma classe, mon genre, mon époque • L'histoire dans mon histoire • Moi dans le monde, le monde en moi • La trace juste • L'objet-signature • L'écriture comme acte Ce pourrait être ça idéalement. Je veux dire si je ne restais pas accroché à "mes propriétés" plus qu'à toute autre chose. Cependant je peux imaginer un changement de mode qui arrive peu à peu, une légère ouverture, disons un entrebaillement vers le collectif. Donc ce n'est pas "Adieu Michaux, bonjour Ernaux" C'est plutôt : "Michaux m'a donné le terrain, Ernaux m'en montre les fenêtres" Un autre titre pour ces notes pourrait-être : "Annie Ernaux a ouvert une fenêtre dans mes propriétés" Sous-titre : Comment la lecture politique de l'intime m'a permis d'entrevoir le collectif sans quitter mon territoire La rencontre avec Ernaux Non pas une révélation, mais une question "Et si mon intime n'était pas si intime que ça ?" L'entrebâillement : une curiosité, pas une conversion L'exercice du double regard Analyser un même objet avec les deux lunettes Montrer ce que chaque approche révèle Et ce qu'elles révèlent ensemble Ma pratique transformée (mais fidèle) Je n'ai pas quitté mes propriétés J'y ai juste installé des fenêtres J'écris toujours depuis mon territoire, mais, parfois il me semble voir au-delà Mais revenons à la phrase de départ : "Je vais donc chercher dans ma mémoire" "donc" : Conclusif. Ce qui précède (tout le livre) mène à ce geste méthodique. "chercher" ≠ "me souvenir" : Action active, travail, fouille. "dans ma mémoire" ≠ "dans mon passé" : La mémoire comme lieu, archive, territoire. Le texte commence par une conclusion. Rien que ce donc mérite une réflexion. Que c'est-il passé au préalable pour que cette décision prenne forme ( celle de chercher dans la mémoire) De plus Chercher n'est pas se souvenir c'est une action, une action active un travail une fouille. Chercher engage quelque chose que se souvenir n'engage pas. non pas mes souvenirs eux-mêmes" Refus radical : Elle écarte l'approche psychologique traditionnelle. "souvenirs eux-mêmes" : L'expérience vécue, l'émotion brute, le vécu subjectif. Pourquoi les refuser ? Car ils sont insaisissables, déformés, trop personnels. mais les images et les mots qui les ont fixés" "images" : Photos, films mentaux, scènes figées. "mots" : Phrases entendues, expressions de l'époque, dialogues. "fixés" : Capturés, immobilisés, devenus documents. Clé : Elle ne cherche pas l'expérience, mais ses traces matérielles. C'est un travail à la fois universitaire et sociologique dans lequel j'ai peine à entrer. Sans doute parce qu'au moment où je lis "La place" Le premier ouvrage que j'ai lu d'Annie Ernaux je suis encore trop accroché à une idée personnelle de ce qu'est l'écriture. Si je devais qualifier cette "idée" elle n'est pas tant personnelle qu'américaine. Encore que les auteurs que j'admire évoquent bien sur dans leur textes des problématiques collectives ou sociologiques mais elles sont ramenés souvent à des questions simples ( ou une complication qui a su s'épurer en langage simple). Quand je lis Raymond Carver bien sur qu'il existe un décor, des problématiques sociales, mais c'est toujours un personnage pris dans l'incompréhension de celles-ci qui me fascine. Alors que l'aspect faussement simple ( la langue plate d'Annie Ernaux) m'apparaît comme un leurre. Et surtout pour Ernaux, la mémoire est un artefact social. Ce n'est pas "ma" mémoire, mais la mémoire sociale qui m'habite. Il y a à sa lecture un phénomène de dépossession qui sans doute m'effraie et m'agace. La dépossession concrète : Ce n'est pas "mon" souvenir → c'est un souvenir social qui s'est logé en moi Ce n'est pas "mon" émotion → c'est l'émotion typique de ma classe/genre/époque Ce n'est pas "mon" langage → c'est le langage qui était disponible à ce moment-là Face à cette dépossession, deux chemins : Refus : "Non, mes souvenirs sont miens ! Ma mémoire est mon territoire !" Ou acceptation partielle : "Soit. Le social m'habite. Mais comment j'habite cet habitant ?" Me voici donc comme un propriétaire (Michaux) à qui on dit : "Cette maison n'est pas vraiment à vous, elle est faite de matériaux sociaux, dessinée par des normes historiques, meublée par votre classe sociale." Ce n'est pas très agréable. Le premier réflexe est de nier cet état de fait : "Mais c'est MA maison ! J'y vis !" Mais passons sur le désagrément comme il est désormais coutume de passer sur bien des choses. Essayons plutôt de réfléchir. Je faisais référence à mon goût pour les écrivains américains et ce n'est pas parce qu'ils ne traitent pas du même sujet qu'Annie Ernaux, ils le traitent différemment. Carver avec ses personnages paumés, Faulkner avec ces voix multiples qui s'enchevêtrent et dessinent tout aussi bien sinon mieux un paysage sociologique qu'Ernaux. Je ne devrais pas dire "mieux" je devrais dire "préférable pour moi" ce serait plus honnète. Non je pense que les colères ne s'expriment pas de la même manière surtout. C'est plutôt ça le vrai sujet. Une colère contre les hommes, contre le monde, contre soi-même. Chacune réclamant un registre particulier. Allons encore plus loin, avec plus de recul : En fait cet article part d'une ignorance de ma propre écriture, en analysant l'écriture d'écrivain(es) que je considère proches d'une écriture de l'interstice j'éprouve une attirance ou une aversion réflexes mais dont je ne cherche pas à me satisfaire. Ce qui m'intéresse c'est de parvenir à les exprimer et ainsi peut-être mieux parvenir à saisir mon propre registre d'écriture Ce n'est donc pas un article sur Annie Ernaux mais l'histoire d'une réaction à la lecture d'Annie Ernaux dont je pourrais extraire une méthode : Catalyseur : Une lecture qui provoque une réaction (attirance/aversion). Refus de la facilité : Ne pas se satisfaire du simple "j'aime/j'aime pas". Investigation par l'écriture : Utiliser l'acte d'écrire pour déplier cette réaction, la mettre à distance, la rendre intelligible. Objectif final : Saisir, par contraste et par analogie, les contours de son propre "registre d'écriture". C'est un travail d'archéologie personnelle par la confrontation. Ernaux, Michaux, Carver, Faulkner ne sont pas tant des sujets que des réactifs chimiques qui me plongent dans la solution de mon propre projet d'écriture pour en observer les précipités. La Notion d'"Interstice" Devient Centrale L'interstice de l'autre : je remarque que je suis attiré par des auteurs qui écrivent dans les failles (entre l'individu et le social chez Ernaux, entre la folie et la raison chez Michaux, entre le silence et la parole chez Carver, entre les voix chez Faulkner). mon propre interstice : Ce texte se place précisément dans l'interstice entre réception (émotion/refus) et analyse (compréhension/curiosité). C'est là que la pensée travaille. L'interstice comme territoire : La conclusion sur la "colère" est révélatrice. Il n'est pas question de choisir un camp. Mais plutôt de localiser un champ d'investigation entre ces différentes colères. Mon registre personnel, peut-être, est celui de l'exploration de ces tensions (intime/collectif, possession/dépossession, colère américaine/colère sociale), sans volonté véritable de les résoudre, mais avec la volonté de les habiter par le langage. Cohérence Renforcée : La Forme Est le Fonds Le texte est d'autant plus cohérent qu'il applique inconsciemment la méthode qu'il décrit. Je fouille ou je "cherche dans ma mémoire" (littéraire, mes admirations, mes aversions ). Donc, je ne me contente pas du "souvenir lui-même" ("j'admire Carver"). j'en extraie "les images et les mots qui les ont fixés" (la métaphore de la maison, l'idée de "langue plate", le "personnage pris dans l'incompréhension"). Pour finalement interroger "les signes dont ils sont faits" : qu'est-ce que ces signes disent de ma propre langue, de mes propres obsessions ?|couper{180}

Auteurs littéraires

Lectures

cartographier plutôt que décrire

Dans mes propriétés, tout est plat, rien ne bouge ; et s’il y a une forme ici ou là, d’où vient donc la lumière ? Nulle ombre. ( Mes propriétés, Henri Michaux) Problème commun : "Je ne sais pas comment décrire mon écriture" Solution Michaux : Ne pas décrire, mais cartographier. Que signifie l'expression "mes propriétés" ? ce que j'entends par propriété : Ce qui vous appartient, votre patrimoine. Michaux dit : "Ce sont mes seules propriétés" → ce sont ses seuls biens, son seul capital. Un terrain, un domaine. Mais chez Michaux, c'est un terrain mental, psychique. Les caractéristiques d'une substance ("propriétés de l'eau"). Michaux parle des propriétés de son esprit. Ce qui définit une chose, son essence. "Être dans ses propriétés" = être dans son essence. Pourquoi "Propriétés" et Pas "Jardin" ou "Paysage" ? Un jardin, c'est cultivé. Un paysage, c'est contemplé. Des propriétés, c'est possédé → engagement, responsabilité, lien de propriétaire. Ceci est bien "à moi". Autre mot lorsqu'on parle de propriété -> un bien. L'ambiguïté fertile : Michaux joue sur tous les sens : C'est SON terrain (possession) C'est marécageux (caractéristique) Ça le définit (essence) Il y habite (domaine) Ce Que Ça Change pour l'Écrivain Si c'était "mon jardin" : → Travail d'entretien, de culture Si c'était "mon paysage" : → Relation esthétique, contemplation Mais c'est "mes propriétés" : → Rapport d'appropriation radicale "C'est à moi, même si c'est pauvre, même si c'est marécageux. Je suis coincé avec. Je dois faire avec." Structure Triple du Concept Niveau 1 : La possession forcée "Je suis condamné à vivre dans mes propriétés" → Pas un choix, une fatalité. On hérite de son esprit comme d'un terrain. Niveau 2 : Le travail d'aménagement "Il faut bien que j'en fasse quelque chose" → Obligation d'exploiter ce qu'on a, même si c'est pauvre. Niveau 3 : L'identification existentielle "Le confondre avec un autre, ce serait comme si je me confondais avec un autre" → Le terrain = lui-même. L'Ingéniosité Littéraire En faisant de l'esprit un "terrain" : Ça devient mesurable ("plus incliné, plus humide") Ça devient amendable ("je l'assécherai") Ça devient constructible ("je bâtirai") La métaphore permet De parler d'abstraction (l'esprit) avec du concret (le terrain) De transformer l'angoisse ("je n'ai rien") en projet ("je bâtirai") De faire de la pauvreté ("marais") une base ("terrain") Cela me fait du bien de lire Michaux. Est-ce que cela en fait une de mes propriétés, je ne sais pas. Quel autre mot pourrais-je trouve si je n'utilise pas proprétés. J'ai dit un bien. Cela est un bien pour moi de lire Michaux. Quand il écrit plat qu'est ce que ça veut dire ? "Tout est plat, rien ne bouge" : Le Stade Zéro de la Perception Cette phrase de Michaux est l'état primordial de la conscience créatrice. C'est le point zéro d'où tout peut naître, ou rien ne naîtra jamais. "Tout est plat" : Pas de relief : pas d'événements, pas de drames, pas de pics émotionnels Pas de perspective : pas de profondeur, pas d'échelle, tout est sur le même plan Pas d'ombres : pas de secrets, pas de caché, pas de mystère Unité absolue : tout est égal, homogène, uniforme Rien ne bouge : Temps suspendu : pas de progression, pas d'avancée Vie statique : pas de croissance, pas de transformation Regard fixe : pas de déplacement du point de vue Éternité figée : un présent perpétuel sans passé ni futur Ce Que Décrit Cet État L'expérience intérieure : Le vide fertile : L'état avant l'inspiration La neutralité absolue : Pas de jugement, pas de préférence La suspension du désir : Ne rien vouloir, ne rien chercher La disponibilité totale : Être complètement ouvert, mais à rien de spécifique Paradoxe : C'est un état à la fois : Dérangeant (où sont les événements ? la vie ?) Apaisant (pas de tension, pas de conflit) Créateur (c'est l'argile non modelée) Stérile (rien ne pousse, rien ne change) Observation : Michaux commence par décrire non pas une abondance, mais une absence. Le plat n'est pas un manque, c'est un état. On peut penser à une génèse ÉTAPE 1 : Le Chaos initial (Tohu-bohu) "Tout est plat, rien ne bouge" → L'indifférencié ÉTAPE 2 : La Séparation "Parfois... j'observe" → La conscience émerge ÉTAPE 3 : L'Essai de création "Je saute sur les lieux" → Première tentative ÉTAPE 4 : L'Échec fécond "C'est de la boue" → La matière première apparaît ÉTAPE 5 : La Persistance "Je m'entête" → La volonté créatrice ÉTAPE 6 : La Révélation finale "J'ai une base... je bâtirai" → La genèse aboutit et s’il y a une forme ici ou là, d’où vient donc la lumière ? Cette question est le premier signe de conscience dans l'uniformité. Le plat était l'état zéro. Maintenant, une forme apparaît. Mais avec elle, une énigme : la lumière. La forme Une rupture dans l'uniformité Une différence, une singularité Un événement dans le non-événement La lumière Ce qui rend la forme visible Mais qui est invisible elle-même L'origine de la perception Le paradoxe La forme est vue, donc il y a lumière. Mais la source est introuvable. Aucune ombre pour indiquer une direction. La découverte du regard La lumière ne vient pas "de l'extérieur". Elle est la condition même de la perception. En s'interrogeant sur son origine, la conscience découvre qu'elle est source de lumière. Nulle ombre. : L'Absence qui Définit Tout Cette précision est cruciale. Michaux ne dit pas seulement "tout est plat", il précise : "nulle ombre". Ce détail change radicalement la nature de cet espace. Significations de l'Absence d'Ombre Absence de source lumineuse identifiable** S'il y avait une ombre, on pourrait dire : D'où vient la lumière ? Quelle heure est-il ? Où est le soleil ? Mais "nulle ombre" signifie : Lumière sans origine Temps sans repères Espace sans orientation Absence de relief (confirmée) L'ombre naît du relief. Pas d'ombre = confirmation du plat absolu : Pas de creux pour abriter une ombre Pas de saillie pour la projeter Surface parfaitement uniforme Absence de dualité L'ombre suppose : Lumière/obscurité Visible/caché Présent/absent "Nulle ombre" = pas de dualité, tout est dans le même plan de réalité. Les Implications Philosophiques Un espace non-euclidien : Dans notre monde : Ombre = preuve qu'un objet occupe l'espace Ombre = marque du temps qui passe (mouvement du soleil) Chez Michaux : Pas d'objet → pas d'ombre Pas de temps → pas de mouvement d'ombre Espace atemporel, non-matérialisé Un état de conscience particulier : L'ombre représente normalement : L'inconscient (ce qui est dans l'ombre) Le mystère (ce qui est caché) La profondeur (l'ombre donne du volume) "Nulle ombre" = Conscience sans inconscient ? Transparence absolue ? État de surface pure ? Tout est là : il n'y a pas d'arrière-monde. Pourquoi ce texte hybride ? Les pistes de questions supplémentaires qu'il offre sont nombreuses. Par exemple : Un manifeste : "Je lis pour trouver des outils, pas pour admirer. Michaux m'a donné la pelle pour creuser mon propre terrain." Une lettre à Michaux : "Cher Henri, votre 'plat' m'a permis de voir mes propres reliefs..." Un dialogue : Moi : "Mais comment faire avec mon marais ?" Michaux : "Commence par l'accepter comme ton seul bien."|couper{180}

Auteurs littéraires

Lectures

La typographie hors du flux

Il arrive qu’un texte ne se dégrade pas parce qu’il est mauvais, mais parce qu’il voyage. Il commence dans un carnet, passe par un logiciel de notes, transite par Word, s’égare un instant dans LibreOffice, revient par un copier-coller approximatif, puis s’échoue dans un fichier de mise en page où il n’a jamais demandé à se trouver. À chaque étape, rien de spectaculaire. Aucune phrase n’explose, aucun paragraphe ne s’effondre. Pourtant, à la longue, le texte fatigue. Ce sont d’abord des détails. Des guillemets qui se redressent ou s’arrondissent selon l’humeur du logiciel. Des espaces qui disparaissent, puis réapparaissent ailleurs, parfois au mauvais endroit, parfois en surnombre. Des tirets qui se prennent pour autre chose, ou qui renoncent. Rien de grave, dira-t-on. Rien que de très ordinaire. Justement. Car plus un texte circule, plus sa typographie devient incertaine. Non par malveillance des outils — chacun fait son travail — mais parce qu’ils n’obéissent pas aux mêmes règles. Word corrige ce que LibreOffice neutralise. LibreOffice défait ce que le copier-coller a aplati. Et l’auteur, lui, corrige à la fin, quand il n’en a plus très envie, et surtout quand il devrait faire autre chose. C’est ainsi que la typographie devient une activité parasite. Une tâche de maintenance. Un bruit de fond. On ne la regarde plus comme une forme, mais comme une réparation. On clique, on remplace, on recommence. On se demande pourquoi ce deux-points refuse obstinément de rester à sa place. On soupçonne l’ordinateur d’avoir une opinion. À un moment donné — variable selon les tempéraments — il faut se rendre à l’évidence : le problème ne vient pas du texte, mais du circuit qu’on lui impose. Tant que la typographie dépend du dernier logiciel utilisé, elle reste instable. Corriger à la fin ne suffit plus. Il faut déplacer le problème. C’est à ce moment-là que j’ai cessé d’essayer de réparer dans Word ou LibreOffice. Non par rejet de ces outils, mais par lassitude. J’ai décidé de sortir la typographie du flux. De la traiter ailleurs, une fois pour toutes, selon des règles simples, reproductibles, indifférentes au système d’exploitation comme à l’humeur du jour. Un outil minuscule, discret, sans interface, chargé d’appliquer ce que je savais déjà vouloir — et de me laisser tranquille ensuite. La suite est moins héroïque qu’il n’y paraît. Il n’est pas question de révolution numérique, ni d’optimisation spectaculaire. Simplement d’un petit déplacement : confier à un script ce qui ne mérite plus d’occuper l’attention. Le texte, lui, peut alors continuer son voyage. La typographie, cette fois, ne suit plus. Un outil unique pour des environnements multiples La solution retenue ne tient pas dans un logiciel de plus. Elle tient dans un outil de moins. Un script, donc, au sens le plus simple du terme : quelques règles écrites noir sur blanc, exécutées sans commentaire, appliquées de la même manière quel que soit le système sur lequel le texte a été écrit ou corrigé. L’intérêt n’est pas technique. Il est pratique. Le même texte peut être écrit sous Windows, relu sous macOS, retouché sous Linux, puis revenir à son point de départ sans que la typographie change d’état à chaque correspondance. Concrètement, comment ça se passe Le texte existe, a déjà circulé, a déjà souffert. Il est exporté une fois au format DOCX, sans mise en page sophistiquée. On exécute alors un script typographique. Une commande, une ligne, pas d’interface. Un nouveau fichier est généré. C’est celui-là, et seulement celui-là, qui sert désormais de base. Annexes utiles Fiche pratique — Windows Environnement Python 3 Environnement virtuel (venv) Module python-docx Mise en place https://www.python.org python -m venv venv venv\Scripts\activate pip install python-docx Utilisation python typo_francaise_docx.py Fiche pratique — macOS Environnement Python 3 Environnement virtuel (venv) Module python-docx curl -fsSL hxxps ://raw.githubusercontent.com/Homebrew/install/HEAD/install.sh \ | /bin/bash retirer les espaces et remplacer hxxps par https brew install python python3 -m venv venv source venv/bin/activate pip install python-docx Utilisation python typo_francaise_docx.py Fiche pratique — Linux Environnement Python 3 Environnement virtuel (venv) Module python-docx sudo apt install python3-full python3-venv python3 -m venv venv source venv/bin/activate pip install python-docx Utilisation python typo_francaise_docx.py Note finale Ces scripts servent à produire un fichier typographiquement stable. La typographie est réglée en amont. La suite du travail redevient strictement éditoriale. Script typographique (version française) Le script ci-dessous applique automatiquement : les guillemets français, les espaces insécables avant la ponctuation double, les espaces insécables dans les unités, les tirets cadratins simples. Il prend un fichier DOCX en entrée et génère un fichier corrigé. from docx import Document import re INPUT_DOCX = "entree.docx" OUTPUT_DOCX = "sortie_typo_corrigee.docx" def corriger_typographie(texte): # Guillemets français texte = re.sub(r'"([^"]+)"', r'« \1 »', texte) # Espaces insécables avant ; : ? ! texte = re.sub(r'\s*([;:?!])', r' \1', texte) # Pourcentages texte = re.sub(r'(\d)\s*%', r'\1 %', texte) # Unités courantes texte = re.sub(r'(\d)\s*(ml|cl|l|g|kg|°C)', r'\1 \2', texte) # Tirets cadratins simples texte = re.sub(r'\s-\s', r' — ', texte) return texte document = Document(INPUT_DOCX) nouveau_document = Document() for paragraphe in document.paragraphs: texte_corrige = corriger_typographie(paragraphe.text) nouveau_document.add_paragraph(texte_corrige) nouveau_document.save(OUTPUT_DOCX)|couper{180}

Technologies et Postmodernité