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11 octobre 2021 — Le dibbouk

Légèreté

Une nécessité de légèreté s’impose après avoir traversé l’épaisseur, et il ne faut pas s’y opposer, mais au contraire y aller tout entier. De même qu’après le discours s’impose un silence semblable à une fréquence sur laquelle flâner sans ciller. Cette nuit, je reviens à un principe fondamental en peinture : le « je ne sais rien ». J’enfourche donc ce vieux cheval de bataille pour partir à l’assaut des moulins à vent, la plus intelligente des occupations, quoiqu’on en dise ou pense. Je dépose une noisette de bleu, de jaune et de rouge sur la palette et je dilue les teintes tout en les mélangeant pour créer des orangers, des verts et des violets. Puis je laisse aller la main qui tient le pinceau pour déposer les couleurs sur une feuille de papier. Je ne pense à rien, je n’ai pas d’idée, je cherche juste à observer ce qui est en train d’arriver. C’est un exercice que je réalise régulièrement lorsque j’observe que je suis pris dans un désir d’aller plus loin en peinture, quand je me dis : tu peux faire encore plus juste, plus fort, plus ceci ou cela. Bref, je cherche la Dulcinée de Toboso. Je sais très bien qu’elle est à cet instant sous mon nez et simultanément ailleurs, partout et nulle part. C’est-à-dire lorsque, malgré la sensation d’une réussite, un malaise arrive simultanément. Comme si cette réussite, finalement, n’était qu’un coup de chance parmi tant d’échecs passés. Comme si je me méfiais toujours de l’enthousiasme que produit chez moi toute idée de réussite. Le malaise provient de cette rupture soudaine d’équilibre. Alors je redeviens comme l’enfant que je suis toujours malgré toutes les années. Je prends plaisir à barbouiller comme au début, en explorant les mille et une façons de diluer les pigments, de les mélanger et de les déposer sur une feuille. Je laisse ainsi couler la vie au hasard comme elle veut et je suis émerveillé de constater à quel point, à ce moment-là, je ne sais plus rien. Mais c’est de ce lieu, du rien, que surgissent les principes des œuvres à venir. C’est tout à fait semblable aussi à une offrande que l’on dépose à l’entrée de la fête pour que celle-ci se passe bien. Il ne faut rien offenser par une quelconque lourdeur et ainsi se défaire de la naturelle pesanteur. Atteindre enfin à la légèreté, assez proche tout à coup d’un envol, d’une liberté.

Mots-clés peinture
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