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12 octobre 2021 — Le dibbouk

Le retour

« C’est le sort qui lance les dés », disait-il. Et, une fois cette affirmation posée, il se taisait durant quelques instants avant de porter le verre à ses lèvres et d’avaler cul sec le contenu. Je ne me souviens plus dans quel boulot nous nous étions rencontrés. Un travail sans qualification, mal payé, et qui suçait notre substance de l’aube au crépuscule ; un travail qui nous aspirait vers le bas, vers le degré zéro de la pensée, et nous tentions de nous échapper parfois de cette fatalité en allant au bar du coin. On faisait un loto ou un tiercé chaque semaine et on restait là, accoudés au comptoir, la plupart du temps silencieux, anesthésiés, sursautant de temps en temps lorsque la jeune femme, une nouvelle serveuse, échappait un plateau. Le bris de verre, tout à coup, nous extrayait de quelque chose, de notre lassitude sans doute ; oh, pas longtemps, je dirais à peine un quart de seconde, ce qui était suffisant pour saisir l’existence de mondes parallèles auxquels l’accès nous échappait. Lucien appelait cet empêchement chronique, selon l’humeur, le sort, le destin ou la fatalité. Il venait de quelque part en Afrique. Du Cameroun, je crois, encore que je ne sois pas très sûr. Des types comme lui, j’en ai rencontrés pas mal dans tous ces jobs. À la fin, peu importait les noms des pays. Je ne m’encombrais plus la mémoire. D’ailleurs eux non plus, je crois. Ils ne parlaient guère des départs et encore moins des retours. C’est en prenant le train à la gare de l’Est, un soir avec lui, que je vis qu’il n’avait pas d’abonnement. Il achetait ses tickets à l’unité. Possible que la boîte ne lui remboursât pas la carte cinq zones qui coûtait un bras. Il achetait au coup par coup de temps en temps, mais, m’avoua-t-il, la plupart du temps il fraudait. « Aux heures de pointe, il n’y a presque jamais de contrôle », ajoutait-il. Je notais l’info car elle devait résonner avec quelque chose d’important. À cette époque, pour ne pas me noyer totalement, j’avais comme bouées de petits carnets sur lesquels je notais je ne sais plus trop quoi et dans quel but. Mais j’ai fini par comprendre que c’était pour respirer. Écrire m’a toujours semblé être lié à la respiration, respirer autrement, comme ces personnes qui font du jogging à petites foulées le long du fleuve. Ce qui est drôle, c’est que je n’ai pu conserver aucun de ces carnets. Je les ai égarés dans mes multiples déménagements, j’en ai aussi brûlé certains pour tenter de rentrer dans le rang à une période de ma vie, mais je me souviens de quasiment tout ce que j’y avais noté. Du moins l’essentiel. D’ailleurs je m’étais plus ou moins dit ça, comme si j’avais moi-même organisé inconsciemment toutes ces pertes : on verra bien ce qui restera quand le temps aura passé, ce que j’appelle l’essentiel. Encore qu’aujourd’hui je ne sois pas aussi sûr des définitions. J’ai souvent l’idée de me recoller au travail afin d’en réinventer de nouvelles, qui collent un peu mieux à la réalité que je connais désormais. Si je me souviens de ce type dont j’ai quasiment tout oublié, c’est seulement à cause de cette rengaine qu’il ne cessait de dire à tout bout de champ : « C’est le sort qui lance les dés. » Jamais je n’ai entretenu de liens avec toutes ces personnes croisées durant quelques jours, quelques mois, parfois quelques années. Je crois qu’elles incarnent de temps à autre une voix qui nous dépasse tous, une voix hors champ qui s’exprime ainsi pour dire ce que l’on considère comme du bavardage sans importance. Ce bavardage, j’ai toujours pris grand soin à le recueillir pour pouvoir l’étudier tranquillement, tenter d’en extraire l’essentiel. Mais cet essentiel n’était pas facile à trouver. Je crois même que c’est le jour où j’ai renoncé à écrire toutes ces choses, que j’ai renoncé à trouver l’essentiel, que peu à peu je l’ai rencontré de plus en plus souvent. Dans le silence surtout et dans la solitude, cette voix est comme le vent qui tantôt hurle, tantôt murmure, tantôt chante ou pleure. Ce qui compte, ce ne sont pas tant les manifestations d’humeur que j’attribue à cette voix, c’est juste sa présence. Il y a là quelque chose de l’ordre du retour. Un retour que j’ai toujours jugé impossible, sans prendre vraiment le temps de me demander pourquoi. Sans doute parce que le retour est comme cette voix qu’il faut suivre dans la nuit ; elle charrie tant de choses dont il nous faut nous détacher pour parvenir enfin à l’entendre dans sa pureté. Toutes ces émotions, ces pensées qui ne cessent de tourner en boucle nous empêchent de l’entendre. Alors on peut imaginer mille ersatz, mille excuses, mille raisons pour s’éloigner d’elle comme du pays natal. Mais ce ne sont jamais que des raisons personnelles que l’on se transmet comme des relais le long d’une course. On se dit tout bas que le retour est impossible car ce que l’on souhaite de toute son âme, c’est un retour aussi puissant que l’amour, et nous savons, nous pensons, nous croyons, que notre poitrine éclaterait, qu’elle ne serait pas capable de respirer l’air de cet événement-là. Nous nous faisons sûrement trop d’illusions sur cette idée de retour, ce qui fait sourire l’automne avec tous ses froufrous de jaune et d’orange, de rouille et de brun que de petits tourbillons soulèvent du sol pour les emporter je ne sais où.

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