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10 décembre 2021 — Le dibbouk

Ordre et désordre, bien et mal, dormir et rêver.

Le dernier trimestre s’achève et je repense à ce fil que j’ai tiré dans les ateliers : partir d’un désordre et lui faire rendre quelque chose qu’on puisse regarder sans détourner les yeux. Pas parce qu’il faut “réussir”, mais parce qu’on voit bien la différence entre une surface abandonnée et une surface qui a fini par parler. Ce que je constate, séance après séance, c’est la même crispation chez beaucoup d’adultes. Ils arrivent avec une idée arrêtée, parfois même une image nette dans la tête. Ils la tiennent comme une bouée. Alors, dès que je propose un fond sale, deux couleurs posées vite, des traces laissées exprès, je vois les épaules se lever. Il y a celui qui demande tout de suite : “On fait quoi exactement ?” Celle qui cherche un sujet au bout de trente secondes et qui soupire quand elle ne le trouve pas. D’autres restent figés devant la feuille comme si elle allait les dénoncer. Les enfants, eux, plongent. Ils font, ils ratent, ils recommencent, ils rient d’un trait de travers. Un adulte, au contraire, se met à négocier avec l’exercice pour ne pas se perdre : il veut savoir où ça va mener avant d’y aller. Or ce que je leur demande est simple et difficile : rester dans ce qui arrive. Ne pas décider trop tôt. Accepter que ça commence mal, que ça soit informe, que ça bouge. J’ai vu des élèves se libérer d’un coup quand ils lâchent l’image prévue. Une femme l’autre jour avait juré qu’elle allait “faire un paysage abstrait”. Son fond était moche, elle en avait honte. Je lui ai dit : “Continue, ne lave pas.” Elle a ajouté une tache sombre, puis une autre, elle a gratté au chiffon, et soudain elle s’est arrêtée : “Ah… là.” Elle ne savait pas dire quoi, mais elle voyait. Ce moment-là, il est fragile et il ne se commande pas. Il vient quand on tient assez longtemps sans effacer. Souvent la douleur est là, juste à côté : la peur de rater, l’impression d’être nul, l’envie de tout recouvrir au gesso. Si on s’arrête avant, on reste à ce stade. Si on traverse, quelque chose s’ouvre, même petit. Mon boulot, c’est de les faire traverser sans leur vendre un miracle. Je ne leur donne pas un plan. Je leur mets des contraintes qui limitent les échappatoires : deux couleurs, trois formats, pas de règle, pas de sujet imposé. Je tourne autour de leur panique avec des questions, rarement des réponses. Je dis : “Qu’est-ce que tu vois là ?” “Qu’est-ce que ça te propose si tu ne forces pas ?” Et parfois je ne dis rien, je laisse le temps travailler. L’humour est utile aussi : une blague au bon moment détend la main, enlève l’idée qu’il y a un examen. Peut-être que je suis exigeant, oui, mais je ne leur mets pas ça sur le front. Je préfère que l’exigence arrive par le faire : regarder encore, ne pas tricher avec l’effacement, rester un peu plus longtemps devant ce qui dérange. C’est là que le désordre cesse d’être un ennemi et devient un terrain.

Mots-clés peinture
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