Peinture et écriture deux espèces d’espaces.

Ernest PIGNON-ERNEST, Épidémies, Naples, sérigraphie, 1988-1995

Entre les notes le silence qui permet la musique. Entre les espaces le vide qui est aussi un espace. Tout n’est-il pas que de l’espace. D’espèces différentes. Et cette différence à quoi sera-t-elle due sinon à l’importance qu’on confère à ces espaces. Une importance liée au besoin nécessairement. Et les besoins changent avec le temps. D’ailleurs il faut être pauvre, une fois au moins, pour comprendre le besoin. Etre dans le besoin, jusqu’au cou. Réorganiser les priorités, le degré d’importance de chaque espace. Ou bien au contraire décloisonner totalement les parois virtuelles que nous installons par convention, faute de mieux , entre chacun de ces espaces, entre chacun de ces besoins, déboulonner la notion de priorité dans ce qu’elle ne correspond plus à ce que l’on éprouve ou ressent de l’espace, du besoin en général.

Le va et vient entre deux espaces, mouvement de pendule entre la peinture et l’écriture. Comment l’ajuster pour enfin saisir à force de naviguer de l’une à l’autre, qu’il s’agit du même espace. Qu’il ne peut y avoir au bout du compte que cet espace commun. C’est à dire aucune cloison, aucun mur, aucune séparation. La peinture et l’écriture forteresse unique pour lutter contre quoi.

A Aubervilliers 1990, oh le triste souvenir qui passe en habit noir, une bande de copains venait à l’appartement. Ils voulaient tous réussir dans quelque chose. L’un le cinéma, l’autre la photographie, un autre encore dans la vente de véhicules automobiles. Tous ces rêves étaient comme des espaces que nous mettions en commun dans de longues conversations dont seule l’intensité était importante le reste étant sans queue ni tête. L’important n’était pas la valeur de chacun, l’important n’était pas la véracité de leurs intentions, ni la probabilité de réussite ou d’échecs. L’important est souvent là où on ne s’y attend pas. Et toujours en méta position à contempler l’ensemble, je peux encore entendre leurs voix, je pourrais décrire les caractères de chacun tels qu’à l’époque je les dessinais déjà. Dans une solitude permanente, planqué derrière ma bonhommie et ma générosité de façade. Ils étaient une telle curiosité alors. Mais l’important n’est pas non plus cette curiosité. L’important est que déjà chacun parlait de sa solitude à haute voix en se projetant vers un but comme pour dire bon sang il faut un but sinon rien. Certains avaient plus de doutes que les autres. Des doutes sur la validité de ces buts et sur les raisons de les énoncer ainsi aux autres comme pour mieux s’en convaincre je suppose. Des années ont passé et jamais nous n’avons cherché à reprendre contact les uns avec les autres. Comme si tous étaient plus ou moins honteux ou méprisant envers cette période où la nécessité nous réunissait. Honteux, méprisant, déterminés à oublier. Sans doute à cause de l’illusion que l’on ne cesse d’entretenir de notre propre changement. Est-ce qu’on change vraiment ? Je ne le pense pas. En revanche des écailles tombent des yeux chaque année presque autant qu’en automne les feuilles tombent des arbres. Ce qui change c’est surtout la vision, on pense voir un peu plus clair au fur et à mesure où la presbytie, la myopie, l’astigmatisme arrivent à la rescousse de l’être pour qu’enfin il se retrouve qu’il se découvre, qu’il rejoigne l’os. Quand on ne dispose plus d’un capital qu’on pensait infini, on fait un peu plus attention à la façon dont on le dépense. Même la pauvreté est un capital, il faut le savoir.

On voudrait tellement qu’il y ait de l’amour là où il n’y en a pas. Il n’y a guère que des contingences et on s’en offusque, voilà la raison souveraine de toutes ces billevesées qu’on nomme effrontément l’amour. Soudain si, pour une raison ou pour une autre, appelons ce genre de chose des raisons, quelque chose s’enraye, que le système de contingences s’écroule, alors apparaissent les vrais visages, encore que vrai et faux n’a pas vraiment d’importance dans cette affaire. Apparaissent des visages étrangers les uns aux autres. Et cette étrangeté entraine un trouble d’autant plus grand qu’on ne s’y attend pas. S’attendre au pire est une règle que j’ai eu depuis toujours, on n’est pas déçu de cette façon. Et quand le pire arrive ce n’est pas une victoire de la raison non plus, c’est un peu plus de lucidité et de tristesse, un vilain quai de gare sous la pluie la nuit, avant d’être emporté dans un train pour je ne sais où par la cruauté, l’humour, la nouveauté et forcément au bout cette étrange grâce qui ne nous loupe jamais et qui nous tombe dessus comme un manteau jeté par un saint quelconque du calendrier.

Peindre et écrire ne forme qu’un seul espace mais par convention les séparer est l’usage. L’usage à quoi cela tient-il ? L’usage du monde, l’usage des choses, l’usage des êtres, l’usage de l’espace, tous ces usages dont je n’ai jamais su user en les traversant comme la lame d’un couteau de boucher traverse les chairs les muscles et fend les cartilages, les faisant choir dans la sciure les uns après les autres finement tranchés. Habile pinceau, habile plume, habile langue, habile jusqu’à en être dégouté. Mais parfaitement dégouté, ce qui n’est pas la même chose que dégouté en fuyant, en prenant les jambes à son cou, il faut être encore jeune pour pouvoir s’amuser d’un rien comme ça.

Post-scriptum

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Se lancer

D'après une idée d'atelier d'écriture où je ne pense pas avoir tout compris du premier coup. Mais, je me lance tout de même Photo découverte sur l'excellent site https://www.michellagarde.com/ dans ses dramagraphies Il faut vous lancer… on ne sait pas comment vous le dire… et sur tous les tons… lancez-vous… Je mis un temps avant de comprendre qu’ils s’adressaient à moi. Ou du moins à eux-mêmes au travers de moi. Car il est extrêmement rare que l’on s’adresse vraiment à moi tel que je suis. Moi-même y parvenant une fois tous les dix ans et encore, assez difficilement Il fallait donc se rendre à l’évidence. Il fallait se lancer aussi dans cette approche. Je n’étais ni plus ni moins qu’un épouvantail, un homme de paille, à moitié Turc. Il insistaient sur la tête. Se lancer… ils me la baillaient belle. On ne se lance pas comme ça sans y penser. Sans y réfléchir. Sans établir de plan en tous cas. Peser le pour et le contre en amont mais aussi en aval. On oublie toujours l’aval. Sans compter qu’il faut en premier lieu une rampe de lancement. Une armée d’ingénieurs, des super calculateurs. Sans oublier la matière première, le béton, l’acier, le fer. Sans oublier la bonne volonté, une quantité très précise de hargne, ajouté à quelques soupçons de naïveté. Et puis c’est tellement trivial de le dire mais il faut tout de même le dire, pour se lancer il faut surtout le nerf de la guerre. Ça ne se trouve pas sous le sabot du premier cheval bai cerise venu. Tout une machinerie à mettre en branle, pour dégotter le fameux nerf. Sans oublier tous ces rencards. Rendez-vous chez le banquier avancez de deux. Rendez-vous à l’Urssaf reculez de trois. Sans oublier l’imprimeur, combien pour une publicité de lancement je vous prie. Et si je ne prends que le recto ? Attendez il me reste peut-être quelques pennies pour une ou deux capitales. C’est bien les Capitales pour lancer une campagne de lancement non. Ne pas être trop bégueule. Voir grand. Un flyer format A5. Avec en gros Demain, JE me lance.. Venez assister au spectacle. Deux francs six sous la place. Et ne croyez pas qu’il s’agit de l’homme Canon. Une vieille resucée de Luna parc. Rien de tout ça. Juste une tentative burlesque, tragique, comique ? Ah ah ah mystère et boule de gomme, vous le saurez si vous achetez le billet. Tarif promotionnel pour les Cents premiers : un francs vingt-cinq centimes seulement pour en prendre, EN AVANT PREMIERE , plein les mirettes. Lancez-vous ! laissez-vous tenter ! Venez nombreux assister au lancement.|couper{180}

Se lancer

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Tendre

travail d'élève, stage "oser, hésiter" mai 2023 Il faut tendre, sans être tendre, c’est à dire, ne pas céder comme le beurre cède au couteau qui rabote la motte ( négligemment le plus souvent) Il faut dire au couteau : Ce n’est pas parce que je compte pour du beurre qu’il faut en profiter ! Il faut tendre l’oreille, sans être dur de la feuille. Ceci étant dit si on tend l’oreille, ce n’est pas ce qu’elle va capter qui nous intéressera en premier lieu, mais plutôt se concentrer sur cette action machinale, vous savez, qui consiste à tendre une oreille. Comment tendre une oreille sans se casser les pieds, ou les casser aux autres, un enjeu de taille. Le placement du corps tout entier doit avoir une importance. Selon que l’on se tient de face ou de profil, on ne peut tendre l’oreille de la même façon. Idem si l’on est assis ou debout, voire allongé, et encore vivant ou mort, à dix-huit mètres de profondeur sous l’eau ou au sommet d’un poteau télégraphique. Le son frappe l’oreille suivent une règle de tangentes assez absconse mais bien réelle. Tendre du linge sur un fil demandera aussi un peu d’attention. Ne pas perdre de vue le fil, tout en tenant d’une main l’épingle, de l’autre la chemise— si c’est bien une chemise ( on peut le vérifier et modifier le mot ça ne changera pas grand chose sauf la phrase). Tendre vers le mieux, s’efforcer vers ça est à prendre avec des pincettes, sachant d’une part que le mieux est l’ennemi du bien et que d’autre part il faut savoir d’où l’on vient avant de prétendre se rendre où que ce soit. Mais si c’est vers un mieux, il y a de grandes chances que l’origine soit Un bien que l’on ne saurait supporter en l'étatUn mal que l’on cherche à renommerUne énigme, on ne sait pas d’où l’on part on se contente simplement d’emboîter le pas du plus grand nombre vers le mieux. Il faut noter les pistes consciencieusement pour ne pas s’égarer inutilement. Tendre vers une certaine précision, mais sans jamais l’atteindre de plein fouet, aucun carambolage n’améliore la précision. Aucun carambolage n’apporte quoique ce soit de bien précis si l’on n’en meurt pas, qu’on ne se retrouve pas hémiplégique, amnésique, amputé, groggy ou même indemne. On a juste assisté à un carambolage, peut-être même avoir endossé un rôle de premier plan, mais il ne vaut mieux pas profiter de l’occasion pour tendre vers la célébrité tout de même, où ce qui est la même chose, vers une idée toute faite. La précision ne s’atteint pas plus que la perfection, elle se rumine seulement, elle se rêve, on peut la désirer certes, la convoiter, mais la posséder serait beaucoup trop grossier. Tendre vers un soupçon de modestie à ce moment là si l'on sent que l’on s’égare, si l'on tend vers l'abus, l'extrême. Dans la tendance moderne d’arriver avant d’être parti, tendre est un verbe oublié. Enterré. Mais dont il faudra tout de même faire l'effort se souvenir pour ne pas sombrer à la fin des fins. Et puis par pitié, ne pas s’attendrir pour autant comme un bifteck sous le plat du couteau du boucher. Ne pas se ramollir. Quand bien même l'adversité produirait autant d' efforts démesurés pour nous nous maintenir dans l'ignorance ou dans l'oubli. Se réveiller le matin et toujours voir en premier inscrit sur un post-it qu’on aura collé sur la table de chevet la veille. TENDRE. En lettres capitales . Maître mot d’un début de journée . Ensuite si besoin est, se détendre en se levant, prendre une douche, un café si c’est absolument nécessaire. si l’on a pris l’habitude de s’imposer ce genre d’habitudes. Ce qui n’empêche nullement de tendre à les réduire voire les supprimer si elles ne vous servent à rien, si ce ne sont que de simples programmes installés dans la cervelle pour nous permettre de ne penser à rien.|couper{180}

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un temps pour chaque chose

https://youtu.be/KyORfuSAa74 J’écoute François Bon lire son Rabelais, la généalogie des Géants. Derrière lui un chat se prélasse, ou se redresse tout à coup, comme s’il avait repéré un truc incongru ou inédit à l’intérieur de la maison de Ronsard, mais ça ne dure guère, soudain le voici qui fait sa petite toilette, se lèche le cul. Grand bonheur d’écouter ces textes lus en plein centre de l’œil du cyclone. Apaisant et en même temps inspirant. La généalogie des géants, tous ces sons qui vous dégringolent soudain dans l’oreille et qui vous rappelle autre chose. Non pas l’ancien testament, pas ça. Plutôt de l’eau qui s’écoule paisiblement, un ruisseau, une rivière, un fleuve pourquoi pas. Légèreté et puissance de cette musicalité des mots comme de l’eau et l’idée profonde d’une reliance, d’une alliance générale, d’un chant général à la manière de Pablo Neruda. Mais l’Ancien Testament est tout de même là qu’on le veuille ou pas. L’œil pour œil et le dent pour dent. Et parmi ces réminiscences celle qui rappelle qu’il y a un temps pour chaque chose et qui se confond avec une place pour chaque chose. Je pense à cela ce matin en me souvenant d’un commentaire reçu sur un de mes textes concernant les gros-mots et l’observation donnée que leur utilité serait mineure en poésie. Qu’avec des gros-mots on ne ferait que de petits poèmes. Et encore, qu’avec des mots simples de la grande. Si je suis d’accord avec la seconde assertion, elle coule de source, la première m’intrigue. Pourquoi ne pourrait-on faire des odes bourrées de jurons, fleuries d’insultes, de belles Jérémiades constituée à partir d’une prosopopée laissant s’exprimer la politesse par sa totale absence. Il y a un temps pour chaque chose, la poésie de Ronsard, la prose de Rabelais, les misères de Rutebeuf, de Nerval de Villon, les illuminations de Rimbaud ou Baudelaire et encore tant d’autres qu’un dictionnaire entier n’y suffirait pas - nous disent aussi cela Je veux dire qu’on écrit on parle on s’exprime toujours peu ou prou avec son temps, qu’on n’est pas complètement détaché de celui-ci, ni singleton. Cela se fait sans même y penser. On est si imbibé, en immersion avec un son ambiant qu’on le restitue toujours plus ou moins à travers nos filtres. A moins de n’être pas du temps, à moins de se créer une illusion d’éternité dans laquelle nous nous rapprochons de l’un ou de l’autre précités pour parler la même langue. Mais ce n’est pas tout à fait la même chose. Etre du temps, ne pas en être, s’obliger au simple de façon violente face au compliqué, à la politesse, face à l’insane, c’est créer des catégories, ou les renforcer encore, c’est établir des camps. Il y a un temps pour chaque chose, cela me semble être une invitation plus qu’un sermon, une injonction. Peut-être que ce qui relie Rabelais à l’aujourd’hui est un chaos semblable se situant dans ce que nous nommons le bons sens ou la raison, ou encore le savoir. En savons nous beaucoup plus aujourd’hui qu’au temps de Joachim du Bellay ? Avons nous progressé d’un pouce sur la compréhension du monde, ou de notre espèce ? C’est à voir mais grande chance qu’on n’y verra pas grand chose de nouveau. Il y a un temps pour chaque chose et pas pour rien sans doute mais pour se rendre compte que l’eau comme la parole, l’écriture empruntent mille formes mais joue toujours la même musique malgré les apparences, l’harmonie, les dissonances, l’illusion de la diversité des paysages qu’elles traversent. https://youtu.be/us8DrqldkaQ|couper{180}

un temps pour chaque chose