Procès.
C’est une chance que l’on ne puisse pas filmer les procès. Une chance pour moi car je viens de trouver un job. Un canard local avait besoin d’un dessinateur pour illustrer l’affaire qui a fait grand bruit dans la petite localité ; il y a de ça un an ou deux je ne sais plus. Un homme d’une quarantaine d’années a tué sa maitresse de 40 coups de couteaux et on le juge ce matin.
C’est une chance qu’on ne filme que très rarement les procès par ce que si on le faisait la monstruosité deviendrait d’un pathétisme qui flirte avec la banalité la plus crasse. Cela n’ajouterait rien à la stupidité de l’être humain, cela ne relèverait pas plus sa grandeur. L’aspect purement documentaire nous laisserait au bord du gouffre dans une totale incompréhension tellement nous avons l’habitude d’accoler l’image en mouvement à la réalité.
J’ai préparé mon matériel, quelques tubes d’aquarelles, ma palette de voyage, deux pinceaux et ma planche à dessin ainsi qu’un paquet de feuilles. Me voici installé désormais un peu en retrait au premier rang. J’observe cet homme dans le box des accusés. C’est un homme ordinaire, il pourrait tout à fait être moi. Crâne dégarni, bouche sensuelle, de petits yeux qui ont du mal à s’ouvrir en grand sur le monde.
L’avocat général énonce les faits d’une voix pompeuse, celle de la République j’imagine. Et je le croque rapidement en pensant à mon collègue Daumier. Puis vient le tour de l’avocat de la défense, une femme blonde qui en faisant de grands gestes, propulse des effluves de Chanel N°5.
Je la croque sur le même ton. L’accusation et la défense me semblent n’être que des personnages du Théâtre de Guignol chers à la ville où se déroule le procès.
Accusé levez-vous, avez vous quelque chose à dire ? demande le Juge, un petit homme sec comme un coup de trique.
— Je ne pouvais pas vivre sans elle.
Léger brouhaha dans la salle. 40 coups de couteau pour cette raison doit sembler absolument insupportable à l’assistance. Personnellement je ne suis pas loin de trouver cela risible. Totalement ridicule. S’il n’y avait pas un cadavre, ce serait totalement ridicule.
Ridicule, le mot fait divaguer mon crayon vers la caricature soudain, j’exagère. Heureusement la peinture permet ensuite de rétablir les choses, d’apporter cette touche réaliste qui plait aux lecteurs.
Je me demande si moi je pourrais commettre un tel acte ? D’ailleurs en y réfléchissant ne l’ai je pas déjà commis. Virtuellement s’entend. Lorsque j’avais l’âge de ce type et que l’idée de perdre la femme que j’aime me hantait nuit et jour. Ce qui n’est plus le cas désormais. 20 ans après on en sait un peu plus sur les raisons de son désespoir, sur ce que l’on appelle l’amour aussi. Cependant qu’on ne tue pas les gens ainsi par amour, une fois passée la quarantaine ... Sans doute parce que l’on a compris que ce n’était pas de l’amour. Que l’on se sent foireux parfaitement et qu’on a juste plus qu’une envie c’est de rentrer sous terre, de la boucler tellement on a été con. L’orgueil et la vanité ce sont tous les faux amours que l’on se découvre qui les corrodent aussi surement qu’un acide.
— Georges ? c’est toi ? une femme m’agrippe par la manche dans l’escalier. Je reconnais cette voix soudain et me retourne et je vois une vieille femme qui me sourit.
— Ah c’est toi je dis comme on rend les armes lors d’une défaite, la queue entre les jambes.
— ça fait combien de temps ? 20 ans au moins ... elle dit.
— 20 ans, oui je réponds d’une façon que j’essaie de rendre le plus évasive possible. Et je pense à toutes ces années comme autant de coups de couteau que j’aurais moi aussi plantés dans quelque chose, sans doute une partie de moi que je considérais autrefois comme sacrée.
— Je suis pressé je dis soudain, malgré moi. Il faut que j’y aille. Et je suis parti comme ça sans me retourner en serrant les dents à me les faire péter.
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fictions
40 coups de couteau version 2
première version de 2022 ici english version C’est une chance qu’on ne filme pas les procès. Une chance pour moi, en tout cas, puisque je viens de trouver du travail. Un petit journal local avait besoin d’un dessinateur judiciaire pour l’affaire qui a agité toute la ville — il y a un ou deux ans maintenant, je ne me souviens plus très bien. Un quadragénaire a poignardé sa maîtresse quarante fois et passe ce matin en cour d’assises. C’est une chance qu’on ne filme presque jamais les procès, parce que si c’était le cas, la monstruosité glisserait dans une forme de pathos si proche de la banalité crue que ce serait insupportable. Cela n’ajouterait rien à la bêtise humaine, et n’en rehausserait certainement pas la grandeur. L’aspect purement documentaire nous laisserait au bord du vide, désemparés, simplement parce qu’on s’est habitués à assimiler l’image animée à la réalité. J’ai préparé mon matériel : quelques tubes d’aquarelle, ma palette de voyage, deux pinceaux, ma planche à dessin et une liasse de papier. Je suis maintenant installé un peu en retrait, au premier rang. J’observe l’homme au box des accusés. C’est un homme ordinaire. Il pourrait très bien être moi. Des cheveux qui se font clairsemés, une bouche sensuelle, de petits yeux qui peinent à s’ouvrir complètement sur le monde. Le procureur énonce les faits d’une voix pompeuse — la voix de la République, j’imagine —, et je le croque rapidement, en pensant à mon confrère Daumier. Puis vient le tour de l’avocate de la défense, une blonde dont les gestes amples libèrent des nuages de Chanel n°5 dans l’air. Je la dessine dans le même esprit. L’accusation et la défense me paraissent n’être que des personnages de Guignol, si chers à la ville où se tient le procès. « Accusé, levez-vous. Avez-vous quelque chose à déclarer ? » demande le président, un petit homme sec, tranchant comme un gourdin. « Je ne pouvais pas vivre sans elle. » Un léger murmure parcourt la salle d’audience. Quarante coups de couteau pour cette seule raison doivent paraître absolument insupportables à l’assistance. Personnellement, je n’en suis pas loin de trouver cela risible. Complètement ridicule. S’il n’y avait pas eu de cadavre, ce le serait entièrement. Ridicule. Le mot fait dévier mon crayon soudain vers la caricature ; j’exagère. Heureusement, la peinture permet ensuite de rétablir l’équilibre, d’apporter cette touche de réalisme que les lecteurs aiment. Je me demande si je pourrais moi-même commettre un tel acte. À bien y réfléchir, ne l’ai-je pas déjà commis ? Virtuellement, du moins. À l’époque où j’avais son âge et où l’idée de perdre la femme que j’aimais me hantait jour et nuit. Ce qui n’est plus le cas. Vingt ans plus tard, on en sait un peu plus sur les raisons du désespoir, sur ce qu’on appelle l’amour, aussi. Et pourtant, on ne tue plus les gens comme ça par amour une fois passé quarante ans. Sans doute parce qu’on a compris entre-temps que ce n’était pas de l’amour du tout. On réalise à quel point on a été pathétique, et on n’a plus qu’une envie : se terrer et se taire, écrasé par sa propre bêtise. L’orgueil et la vanité — ces faux amours qu’on découvre en soi les rongent aussi sûrement que de l’acide. « Georges ? C’est toi ? » Une femme me saisit la manche dans la cage d’escalier. Je reconnais la voix aussitôt, me retourne, et vois une vieille dame qui me sourit. « Ah. C’est toi », dis-je, comme on capitule après une défaite, la queue entre les jambes. « Ça fait combien de temps ? » dit-elle. « Vingt ans au moins… » « Vingt ans, oui », réponds-je, en essayant de rendre cela aussi évasif que possible. Et je pense à toutes ces années comme à autant de coups de couteau que moi aussi, j’avais portés à quelque chose — sans doute à une part de moi-même que j’avais crue sacrée autrefois. « Je suis pressé », dis-je soudain, malgré moi. « Il faut que j’y aille. » Et je m’en vais comme ça, sans me retourner, en serrant les dents si fort que j’ai l’impression qu’elles pourraient se briser.|couper{180}
fictions
Forty Stab Wounds
french version It’s a stroke of luck that trials can’t be filmed. A stroke of luck for me, at least, since I’ve just found a job. A small local paper needed a courtroom sketch artist for the case that stirred up the whole town—one or two years ago now, I can’t quite remember. A man in his forties stabbed his mistress forty times and is being tried this morning. It’s a stroke of luck that trials are almost never filmed, because if they were, monstrosity would slip into a kind of pathos so close to crude banality it would be unbearable. It wouldn’t add anything to human stupidity, and it certainly wouldn’t elevate its grandeur. The purely documentary aspect would leave us standing at the edge of a void, helplessly confused, simply because we’ve grown used to equating moving images with reality. I prepared my gear : a few tubes of watercolor, my travel palette, two brushes, my drawing board, and a stack of paper. I’m now seated slightly back, in the front row. I observe the man in the defendant’s box. He’s an ordinary man. He could easily be me. Thinning hair, a sensual mouth, small eyes that struggle to open fully onto the world. The prosecutor recites the facts in a pompous voice—the voice of the Republic, I imagine—and I sketch him quickly, thinking of my colleague Daumier. Then it’s the defense attorney’s turn, a blonde woman whose sweeping gestures release clouds of Chanel No. 5 into the air. I sketch her in the same spirit. The prosecution and the defense strike me as nothing more than characters from a Guignol puppet show, so dear to the city where the trial is taking place. “Defendant, please stand. Do you have anything to say ?” asks the judge, a small dry man, sharp as a club. “I couldn’t live without her.” A faint murmur runs through the courtroom. Forty stab wounds for that reason alone must seem absolutely unbearable to the audience. Personally, I’m not far from finding it laughable. Completely ridiculous. If there weren’t a corpse involved, it would be entirely ridiculous. Ridiculous. The word sends my pencil drifting suddenly toward caricature ; I exaggerate. Fortunately, paint allows you to restore balance afterward, to bring in that realistic touch readers like. I wonder whether I could commit such an act myself. Come to think of it, haven’t I already committed it ? Virtually, that is. Back when I was his age and the idea of losing the woman I loved haunted me day and night. Which is no longer the case. Twenty years later, you know a little more about the reasons behind despair, about what people call love, too. And yet you don’t kill people like that out of love once you’ve passed forty. Probably because by then you’ve understood that it wasn’t love at all. You realize how thoroughly pathetic you were, and all you want is to crawl underground and shut up, overwhelmed by how stupid you’ve been. Pride and vanity—those false loves you discover in yourself corrode them as surely as acid. “Georges ? Is that you ?” A woman grabs my sleeve in the stairwell. I recognize the voice at once, turn around, and see an old woman smiling at me. “Oh. It’s you,” I say, the way one surrenders after a defeat, tail between his legs. “How long has it been ?” she says. “Twenty years at least…” “Twenty years, yes,” I reply, trying to make it sound as evasive as possible. And I think of all those years as so many knife blows I, too, had driven into something—probably a part of myself I once believed to be sacred. “I’m in a hurry,” I say suddenly, despite myself. “I have to go.” And I leave just like that, without turning back, clenching my teeth hard enough to feel like they might crack.|couper{180}
fictions
How to Disappear (Notes on Failure)
French version The moment he decided he no longer wished to interact with the world, the world surged toward him. Instantly. With a kind of misplaced enthusiasm. He had assumed that by drawing a line—clear, final—he would fade into the anonymous background hum of ordinary lives. Instead, he stepped straight into a harsh spotlight. The harder he tried to disappear, the more carefully he was observed. He stopped answering calls. The phone responded by ringing more often. He ignored his emails. People began looking for him, insisting, knocking. He wanted to erase himself, but the world seemed oddly invested in his continued presence, as if his withdrawal were a personal affront. This was not the old world, the one that allowed for dignified silences and tactful absences. This was a world that interpreted disappearance as attitude. Withdrawal as performance. Algorithms noticed. Notifications multiplied. Social networks tilted their heads slightly and stared. They wanted to know. Where he was. What he was doing. Why he had gone quiet. The silence he had imagined as shelter was being treated as a statement. Why didn’t he want to interact anymore ? The question circulated. Not addressed to him—he had closed every door—but passed around him. Among friends. At work. Online. Explanations bloomed. Burnout. Illness. Arrogance. A bid for attention disguised as refusal. His absence was efficiently outsourced to speculation. The less he said, the more fluent everyone else became. That might have been the worst part. The noise. The impressive amount of noise produced by a single man doing nothing. They watched his windows. Waited for movement, for proof of life. One day a neighbor crossed a line and tried to pull him back into the fold. You know, people are worried. You should go out, talk to someone, reconnect. It’s not healthy to isolate yourself like this. He did not respond. The neighbor insisted, mildly wounded by the silence. That was the beginning. Concern. Invitations. Gentle pressure. Then instructions. He had believed the world merely wanted participation. Gradually he understood this was naïve. The world wanted compliance. One day he closed the shutters for good. He got rid of his phone, his computer, every device designed to make him reachable. At last, he thought, this was it. Disappearance. Clean. Earned. The world disagreed. Slightly offended, it slipped in through the cracks. A noise in the building. A letter in the mailbox. A YouTube channel where people discussed him—casually, confidently. The world, he realized, was not something you could ignore. It behaved more like a many-headed animal. Cut one connection, another appeared, curious and intact. Gradually he yielded to the opposing forces that kept him in motion while going nowhere. He became a tired leaf, endlessly agitated by the stillness of trees. Worse, he noticed he was interacting again. Not dramatically. Nothing worth confessing. A photo he liked without thinking. A comment posted automatically. A message answered because ignoring it suddenly felt excessive. Just once, he told himself. But each small gesture carried him further from the vow he had made so carefully : to withdraw. It came in like a tide. Calm. Reasonable. Then overwhelming. He participated despite himself. His mind advised retreat while his fingers kept moving, tapping out emojis, short replies, phrases of polite emptiness. Once begun, the process was remarkably efficient. At first it was only likes. Tiny, meaningless acknowledgments. And yet each one registered as a loss. A brief handshake with the world he had meant to abandon. Then came comments. Neutral praise. Professional encouragement. Great work. Amazing project. You’re inspiring. He found himself writing things he did not believe, to people he had barely noticed. More disturbing still, the praise came back. Warm. Excessive. Thanks for your support. You’re such an inspiration. He expected disgust. What he felt was something closer to relief. The approval touched a part of him he had hoped was no longer active. A part that still wanted to be seen. He would have liked to claim immunity. He was not immune. He was sinking comfortably. He continued telling himself that he remained above it all. Detached. Clear-eyed. But the arithmetic was simple : the higher he aimed, the lower he went. Each harmless interaction drew him further into this life of small gestures, reciprocal flattery, and quietly shared illusions. Eventually he understood the rule. Here, any attempt to rise is interpreted as an invitation to fall. Those who try to escape the world end up deeply involved in its management. Those who disdain the crowd end up serving it. The world, it turned out, had never supported full withdrawal. So he stopped resisting. He replied. He commented. He liked everything. He shared gifs. And before long, he noticed a mild but undeniable satisfaction. Perhaps he had never wanted detachment. Perhaps it was only a story he told himself to feel different. Better. Perhaps this was life here : agreeing to descend, again and again— and managing to smile while doing it.|couper{180}