Quelque chose et rien
Prendre conscience de l’absurde, c’est sortir d’un rêve pour pénétrer dans un autre. C’est par la redondance des multiples messages affichés sur le quai du RER D qu’il eut cette pensée. « Agressser verbalement un agent vous coûtera 7 500 euros d’amende » ; « voyager sans titre de transport vous coûtera 50 euros ». Il eut envie de fumer une cigarette et, sur le paquet, il remarqua comme pour une première fois : « fumer tue ». Dans le train, il remarqua aussi le défilement des messages lumineux qui indiquaient la destination ainsi que toutes les gares qu’il traversait, tandis qu’une voix féminine fatiguée répétait inlassablement les mêmes choses. Il remarqua aussi les casques sur la tête, les regards perdus sur les écrans des mobiles, le mouvement répétitif de l’index. Il décrocha en fermant les yeux. Comme c’est étonnant, se dit-il, je peux porter mon attention sur certaines choses et m’arrêter juste à l’instant de me faire un avis. C’était comme si son avis n’avait plus vraiment de poids, d’importance, et qu’il ne servait à rien d’en avoir un. Ne restait plus que l’attention dont il finit par se débarrasser grâce aux éclairs de lumière traversant, par instants, ses paupières closes. Il ne fit plus attention qu’aux nuances de rouge que le nerf optique conduisait jusqu’à sa cervelle. Puis il vacilla jusqu’à la presque totalité du rien. Avant de changer de rêve, il voulut faire cet effort encore de maintenir cet état le plus longtemps possible, mais même cet effort lui parut absurde, inutile. Tout n’était que filtres produits par la pensée, et qu’elle ne cessait de placer au bout d’elle-même pour échapper à l’absurdité toute entière, pour tenter de trouver un chemin entre quelque chose et rien.