Visages à l’encre de chine
Ce soir nous allons réaliser des visages à l’encre de Chine à l’aide d’un outil que vous n’avez pas l’habitude d’utiliser. Il s’agit de coins de tableau en bois : ce sont des objets triangulaires qui servent à tendre la toile et que l’on installe au dos de celle-ci sur le châssis. Pourquoi ne pas utiliser un pinceau, un porte-plume ? Je sais que vous vous le demandez, n’est-ce pas, et bien c’est pour que vous ne soyez pas trop habiles à réaliser ces travaux. … ? Bon, je vous explique. C’est vrai, vous êtes venus pour apprendre à « bien » dessiner, comme on dit, c’est-à-dire à apprendre puis à respecter un certain nombre de règles que les dessinateurs s’échangent depuis belle lurette et qui ont pour but de produire un travail agréable à l’œil. Il est possible que ces règles vous rassurent plus qu’autre chose parce que vous n’osez tout simplement pas dessiner comme vous le désireriez vraiment. Je veux dire comme lorsque vous étiez enfants et que vous n’aviez pas encore ces notions de beau et de moche comme aujourd’hui, et qui vous entravent. Je sais que dire ce genre de choses n’est pas très habituel pour un professeur de dessin, c’est un peu comme si je me tirais une balle dans le pied. Comme si, dans le fond, je ne servais à rien, et vous auriez parfaitement raison de le penser. Je ne vous apprendrai pas à « bien » dessiner ; par contre, je peux vous aider à dessiner quelque chose qui vient de vous, vraiment. C’est-à-dire vous amener à retrouver cette source où l’amusement, le plaisir primaient sur toute autre obligation. Cette obligation que ça soit beau, que ça soit joli, plaisant, montrable, pour vous faire admettre dans la grande famille des dessinateurs de tout acabit dignes de ce nom. Pour que vous parveniez enfin à vous dire : ouf, ça y est, je sais bien dessiner, j’appartiens à cette famille, me voici totalement rassuré sur mon compte. Eh bien non. Je suis plus exigeant que cela, vous n’êtes pas bien tombés, pas coulant pour deux ronds comme prof. Donc je vous montre rapidement ce que je veux dire par dessiner un visage : je vais vous le faire de façon « classique » en vous montrant toutes les règles, toutes les astuces, les proportions, comme ça vous serez rassurés sur le fait que je ne suis pas un guignol : je sais dessiner un visage comme tous ces dessinateurs dont le seul but est l’habileté, la performance. Vous commencez par placer un axe ; attention, il faut l’incliner légèrement si vous ne voulez pas obtenir un photomaton. Puis vous placez la ligne des yeux à la moitié de votre trait (léger le trait, vous pouvez prendre un crayon). Ensuite patati patata : ne fermez pas vos formes, ne me dessinez pas, par exemple, tout le contour de l’œil ou de la bouche ; suggérez ; pensez que le spectateur sera heureux d’avoir un peu quelque chose à faire avec ce qu’il a entre les deux oreilles. Voilà, vous voyez, c’est facile de dessiner un « beau visage ». Voilà justement ce que je ne veux pas que vous fassiez. Maintenant, voyons voir cet outil : le coin de tableau. Il est pointu, donc vous pouvez l’utiliser comme un crayon en l’imbibant d’un peu d’eau et d’encre, comme un pinceau, et, comme un pinceau ou un crayon, vous pouvez exercer une pression sur celui-ci pour la finesse ou l’épaisseur des traits. Et ce n’est pas tout ! Si vous le prenez sur le côté et que vous l’imbibez d’un gris léger, regardez ces magnifiques gris que vous obtenez en le frottant sur le papier. Donc voilà, vous avez de quoi faire. Dernière consigne et vous serez libres totalement : la présentation, c’est-à-dire l’installation de ces dessins-peintures, car il s’agit évidemment aussi de peintures… Vous me faites trois vignettes en bas de la feuille pour vous exercer, et au-dessus de celles-ci un carré pour agrandir le visage qui vous inspirera le plus parmi ceux que vous aurez réalisés. Voilà, je crois que je vous ai à peu près tout dit. Vous avez deux heures : ne réfléchissez pas, amusez-vous !