2 mars 2026

J’essaie de me souvenir d’Aubervilliers et je m’aperçois que j’ai oublié jusqu’au nom de la rue dans laquelle j’habitais, il y a de ça 45 ans. Je ne me souviens plus du nom du supermarché, pas plus du nom du canal le long duquel je marchais pour rejoindre la Villette. Je ne me souviens plus du nom des amis que j’avais à cette époque ni même si j’en avais. Je ne me souviens plus du type que j’étais. Et sans doute que tout cela m’arrange.
Ce grand-père radoteur qui radote pour tenter d’exister durant les repas de famille. Ce père imbu de lui-même, un pauvre gosse planqué dans un corps d’obèse, tellement proche du premier sans le savoir.
Peut-être nous mentons-nous tous en boucle en ne sachant rien de ce que nous véhiculons : des codes, des genres, des archétypes qui sont là depuis l’origine du monde. Seul un esprit profondément médiocre et qui le sait peut rêver d’excellence comme d’un Graal.
Je vais me lancer dans l’apprentissage du noir. Du roman noir. J’ai toujours pensé que j’étais un sale type — maintenant j’en ai toutes les preuves. Il n’est plus nécessaire de se dissimuler derrière la colère, la tristesse, la honte.
Je n’ai pas d’autre alternative que le noir désormais. Si je descends mentalement jusqu’à la bibliothèque : Léo Malet, Manchette, Daeninckx, Vargas, Jonquet, Manotti, Minier, Férey, Le Corre — ils s’attaquent tous à l’injustice sociale, si ce n’est au capitalisme. Le capitalisme n’est plus mon sujet. Le temps non plus, et j’en ai peu. Ce qui reste : l’âme — le mot est désuet, presque obsolète.
En revenant dans la bibliothèque je suis retombé sur Dostoïevski. La nouvelle traduction de Markowicz. La première pensée qui m’est venue : faire du Dostoïevski. Mes premières lectures ne m’avaient pas emballé — mais une certaine pression extérieure faisait tout pour qu’elles ne m’emballent pas. C’était considéré comme une torture de l’âme complètement dépassée, inutile et grotesque. J’ai trimballé cette impression entre vingt et quarante ans sans m’y opposer. C’est dans ce genre de lâcheté qu’on reconnaît un véritable sale type. Relire Dostoïevski vers la soixantaine, dans deux traductions différentes, m’en aura aussi appris beaucoup sur l’importance de la langue dans le noir.
Ce week-end, en travaillant sur mon site, j’ai fait mes comptes : 4 600 articles derrière une façade austère. Je n’ai pas besoin de créer une audience, d’acquérir de la visibilité, de la notoriété. Je travaille pour l’avenir — dans dix, vingt, cinquante ans, peu importe. Nous replongeons dans ce que nous savons faire de mieux : assassiner l’autre en s’appuyant sur n’importe quel prétexte. Je préfère me tenir à l’écart. Si je dois tuer, ce sera sur le papier.