cartographier plutôt que décrire
Dans mes propriétés, tout est plat, rien ne bouge ; et s’il y a une forme ici ou là, d’où vient donc la lumière ? Nulle ombre. ( Mes propriétés, Henri Michaux)
Problème commun : "Je ne sais pas comment décrire mon écriture"
Solution Michaux : Ne pas décrire, mais cartographier.
Que signifie l’expression "mes propriétés" ?
ce que j’entends par propriété : Ce qui vous appartient, votre patrimoine. Michaux dit : "Ce sont mes seules propriétés" → ce sont ses seuls biens, son seul capital. Un terrain, un domaine. Mais chez Michaux, c’est un terrain mental, psychique. Les caractéristiques d’une substance ("propriétés de l’eau"). Michaux parle des propriétés de son esprit. Ce qui définit une chose, son essence. "Être dans ses propriétés" = être dans son essence.
Pourquoi "Propriétés" et Pas "Jardin" ou "Paysage" ? Un jardin, c’est cultivé. Un paysage, c’est contemplé.
Des propriétés, c’est possédé → engagement, responsabilité, lien de propriétaire. Ceci est bien "à moi". Autre mot lorsqu’on parle de propriété -> un bien.
L’ambiguïté fertile : Michaux joue sur tous les sens : C’est SON terrain (possession) C’est marécageux (caractéristique) Ça le définit (essence) Il y habite (domaine)
Ce Que Ça Change pour l’Écrivain
- Si c’était "mon jardin" : → Travail d’entretien, de culture
- Si c’était "mon paysage" : → Relation esthétique, contemplation
Mais c’est "mes propriétés" : → Rapport d’appropriation radicale
"C’est à moi, même si c’est pauvre, même si c’est marécageux. Je suis coincé avec. Je dois faire avec."
Structure Triple du Concept
- Niveau 1 : La possession forcée
"Je suis condamné à vivre dans mes propriétés" → Pas un choix, une fatalité. On hérite de son esprit comme d’un terrain. - Niveau 2 : Le travail d’aménagement
"Il faut bien que j’en fasse quelque chose" → Obligation d’exploiter ce qu’on a, même si c’est pauvre. - Niveau 3 : L’identification existentielle
"Le confondre avec un autre, ce serait comme si je me confondais avec un autre" → Le terrain = lui-même.
L’Ingéniosité Littéraire
En faisant de l’esprit un "terrain" : Ça devient mesurable ("plus incliné, plus humide") Ça devient amendable ("je l’assécherai") Ça devient constructible ("je bâtirai") La métaphore permet De parler d’abstraction (l’esprit) avec du concret (le terrain) De transformer l’angoisse ("je n’ai rien") en projet ("je bâtirai") De faire de la pauvreté ("marais") une base ("terrain")
Cela me fait du bien de lire Michaux. Est-ce que cela en fait une de mes propriétés, je ne sais pas. Quel autre mot pourrais-je trouve si je n’utilise pas proprétés. J’ai dit un bien. Cela est un bien pour moi de lire Michaux.
Quand il écrit plat qu’est ce que ça veut dire ?
"Tout est plat, rien ne bouge" : Le Stade Zéro de la Perception Cette phrase de Michaux est l’état primordial de la conscience créatrice. C’est le point zéro d’où tout peut naître, ou rien ne naîtra jamais.
"Tout est plat" :
- Pas de relief : pas d’événements, pas de drames, pas de pics émotionnels
- Pas de perspective : pas de profondeur, pas d’échelle, tout est sur le même plan
- Pas d’ombres : pas de secrets, pas de caché, pas de mystère
- Unité absolue : tout est égal, homogène, uniforme
Rien ne bouge :
- Temps suspendu : pas de progression, pas d’avancée
- Vie statique : pas de croissance, pas de transformation
- Regard fixe : pas de déplacement du point de vue
- Éternité figée : un présent perpétuel sans passé ni futur
Ce Que Décrit Cet État
L’expérience intérieure :
- Le vide fertile :
- L’état avant l’inspiration
- La neutralité absolue : Pas de jugement, pas de préférence
- La suspension du désir : Ne rien vouloir, ne rien chercher
- La disponibilité totale : Être complètement ouvert, mais à rien de spécifique
Paradoxe :
C’est un état à la fois :
- Dérangeant (où sont les événements ? la vie ?)
- Apaisant (pas de tension, pas de conflit)
- Créateur (c’est l’argile non modelée)
- Stérile (rien ne pousse, rien ne change)
Observation : Michaux commence par décrire non pas une
abondance, mais une absence. Le plat n’est pas un manque,
c’est un état.
On peut penser à une génèse
ÉTAPE 1 : Le Chaos initial (Tohu-bohu)
"Tout est plat, rien ne bouge" → L’indifférencié
ÉTAPE 2 : La Séparation
"Parfois... j’observe" → La conscience émerge
ÉTAPE 3 : L’Essai de création
"Je saute sur les lieux" → Première tentative
ÉTAPE 4 : L’Échec fécond
"C’est de la boue" → La matière première apparaît
ÉTAPE 5 : La Persistance
"Je m’entête" → La volonté créatrice
ÉTAPE 6 : La Révélation finale
"J’ai une base... je bâtirai" → La genèse aboutit
et s’il y a une forme ici ou là, d’où vient donc la lumière ?
Cette question est le premier signe de conscience dans l’uniformité. Le plat était l’état zéro. Maintenant, une forme apparaît. Mais avec elle, une énigme : la lumière.
La forme
- Une rupture dans l’uniformité
- Une différence, une singularité
- Un événement dans le non-événement
La lumière
- Ce qui rend la forme visible
- Mais qui est invisible elle-même
- L’origine de la perception
Le paradoxe
La forme est vue, donc il y a lumière. Mais la source est introuvable. Aucune ombre pour indiquer une direction.
La découverte du regard
La lumière ne vient pas "de l’extérieur". Elle est la condition même de la perception. En s’interrogeant sur son origine, la conscience découvre qu’elle est source de lumière.
Nulle ombre. : L’Absence qui Définit Tout
Cette précision est cruciale. Michaux ne dit pas seulement "tout est plat", il précise : "nulle ombre". Ce détail change radicalement la nature de cet espace.
Significations de l’Absence d’Ombre
- Absence de source lumineuse identifiable**
- S’il y avait une ombre, on pourrait dire :
- D’où vient la lumière ?
- Quelle heure est-il ?
- Où est le soleil ?
Mais "nulle ombre" signifie :
- Lumière sans origine
- Temps sans repères
- Espace sans orientation
- Absence de relief (confirmée)
- L’ombre naît du relief. Pas d’ombre = confirmation du plat absolu :
- Pas de creux pour abriter une ombre
- Pas de saillie pour la projeter
- Surface parfaitement uniforme
- Absence de dualité
L’ombre suppose :
- Lumière/obscurité
- Visible/caché
- Présent/absent
"Nulle ombre" = pas de dualité, tout est dans le même plan de réalité.
Les Implications Philosophiques
Un espace non-euclidien :
Dans notre monde :
- Ombre = preuve qu’un objet occupe l’espace
- Ombre = marque du temps qui passe (mouvement du soleil)
Chez Michaux :
- Pas d’objet → pas d’ombre
- Pas de temps → pas de mouvement d’ombre
- Espace atemporel, non-matérialisé
- Un état de conscience particulier :
- L’ombre représente normalement :
- L’inconscient (ce qui est dans l’ombre)
- Le mystère (ce qui est caché)
- La profondeur (l’ombre donne du volume)
"Nulle ombre" =
- Conscience sans inconscient ?
- Transparence absolue ?
- État de surface pure ?
Tout est là : il n’y a pas d’arrière-monde.
Pourquoi ce texte hybride ?
Les pistes de questions supplémentaires qu’il offre sont nombreuses. Par exemple :
Un manifeste :
"Je lis pour trouver des outils, pas pour admirer. Michaux m’a donné la pelle pour creuser mon propre terrain."
Une lettre à Michaux :
"Cher Henri, votre ’plat’ m’a permis de voir mes propres reliefs..."
Un dialogue :
Moi : "Mais comment faire avec mon marais ?"
Michaux : "Commence par l’accepter comme ton seul bien."