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7 janvier 2026 — Le dibbouk

Des voix reconnaissables

Soudain dans la rue j’entends sa voix. Je tourne la tête dans la direction d’où vient cette voix et je vois un groupe d’hommes de dos qui s’éloignent. J’examine leurs dos en tentant d’identifier celui que je pourrais d’emblée associer à cette voix, mais rien ne colle. Je reste là avec ce souvenir tellement précis de cette voix et je me demande si je n’ai pas rêvé. Il fait froid. Peut-être ne neigera-t-il pas aujourd’hui.

J’ai gardé quelque temps le téléphone portable de mon père. Après sa mort. De temps à autre j’appelais son numéro et j’écoutais le répondeur. Je ne pourrais pas dire l’effet que ça me fait de l’entendre encore. La ligne depuis a été coupée mais le souvenir de cette voix sur répondeur persiste. Dans quelques années je ne sais pas ce qui restera de cette voix qui résonne encore dans mon crâne. Peut-être bien qu’elle sera complètement déformée comme ces vieilles rengaines qu’on écoutait autrefois sur des cassettes à bande magnétique. Je ne sais pas si les voix enregistrées sur des supports numériques tiendront plus longtemps. Je me souviens que l’on disait que l’avenir était dans les CD puis dans les DVD. Mais à la vérité j’ai encore ces piles de CD et de DVD et je ne les utilise jamais. Une fois j’ai voulu tenter le coup mais ça ne fonctionnait plus, j’ai perdu des centaines de données. Je crois que c’est parce que les machines ont évolué. J’ai encore le vieux téléphone de mon père. C’est un Nokia, un vieux modèle. Il est au fond d’un tiroir. Rare aussi que je le prenne en main. Je ne dispose pas de ce genre de nostalgie, je ne l’ai plus.

J’essaie de me souvenir du quartier parisien où j’habitais à l’époque, mais c’est difficile, j’ai habité dans tous les quartiers de cette ville. Les voix des enfants d’une cour d’école montaient jusqu’à ma fenêtre et faisaient écho à celles des martinets dans le ciel. Au printemps je laissais la fenêtre entrouverte pour les écouter. Parfois j’ajoutais un fond sonore de musique classique ou bien d’Erik Satie. Je trouvais que c’était propice pour écrire ce que j’écrivais à cette époque.

Il y a du vent et je marche en forêt. Les voix qui viennent vers moi et me dépassent sont évidemment une construction de mon imaginaire. Tout comme les arbres ont des bouches grandes ouvertes à cause des nœuds dans les troncs et des bras lancés vers le ciel. C’est encore l’hiver et j’avance, le sol est un peu glissant, de l’eau s’écoule dans le creux des talus. Parfois mon père est là avec sa chienne, un peu plus loin ils marchent devant moi. J’entends les jappements, j’entends des voix, il y a du vent, un vent léger et il fait froid.

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