Des voix reconnaissables

Soudain dans la rue j’entends sa voix. Je tourne la tête dans la direction d’où vient cette voix et je vois un groupe d’hommes de dos qui s’éloignent. J’examine leurs dos en tentant d’identifier celui que je pourrais d’emblée associer à cette voix, mais rien ne colle. Je reste là avec ce souvenir tellement précis de cette voix et je me demande si je n’ai pas rêvé. Il fait froid. Peut-être ne neigera-t-il pas aujourd’hui.

J’ai gardé quelque temps le téléphone portable de mon père. Après sa mort. De temps à autre j’appelais son numéro et j’écoutais le répondeur. Je ne pourrais pas dire l’effet que ça me fait de l’entendre encore. La ligne depuis a été coupée mais le souvenir de cette voix sur répondeur persiste. Dans quelques années je ne sais pas ce qui restera de cette voix qui résonne encore dans mon crâne. Peut-être bien qu’elle sera complètement déformée comme ces vieilles rengaines qu’on écoutait autrefois sur des cassettes à bande magnétique. Je ne sais pas si les voix enregistrées sur des supports numériques tiendront plus longtemps. Je me souviens que l’on disait que l’avenir était dans les CD puis dans les DVD. Mais à la vérité j’ai encore ces piles de CD et de DVD et je ne les utilise jamais. Une fois j’ai voulu tenter le coup mais ça ne fonctionnait plus, j’ai perdu des centaines de données. Je crois que c’est parce que les machines ont évolué. J’ai encore le vieux téléphone de mon père. C’est un Nokia, un vieux modèle. Il est au fond d’un tiroir. Rare aussi que je le prenne en main. Je ne dispose pas de ce genre de nostalgie, je ne l’ai plus.

J’essaie de me souvenir du quartier parisien où j’habitais à l’époque, mais c’est difficile, j’ai habité dans tous les quartiers de cette ville. Les voix des enfants d’une cour d’école montaient jusqu’à ma fenêtre et faisaient écho à celles des martinets dans le ciel. Au printemps je laissais la fenêtre entrouverte pour les écouter. Parfois j’ajoutais un fond sonore de musique classique ou bien d’Erik Satie. Je trouvais que c’était propice pour écrire ce que j’écrivais à cette époque.

Il y a du vent et je marche en forêt. Les voix qui viennent vers moi et me dépassent sont évidemment une construction de mon imaginaire. Tout comme les arbres ont des bouches grandes ouvertes à cause des nœuds dans les troncs et des bras lancés vers le ciel. C’est encore l’hiver et j’avance, le sol est un peu glissant, de l’eau s’écoule dans le creux des talus. Parfois mon père est là avec sa chienne, un peu plus loin ils marchent devant moi. J’entends les jappements, j’entends des voix, il y a du vent, un vent léger et il fait froid.

Pour continuer

Voix

voix de pouvoir

Je ne me souviens pas vraiment de tout, juste de cette voix. Les traits du visage deviennent flous, la couleur des cheveux, la taille, plutôt grande et svelte je dirais, et sa fonction : psychanalyste. Le décor, c'était dans son appartement, une grande pièce lumineuse, boisée, parquet et moulures au plafond, peut-être une espèce de lustre au-dessus de nos têtes. Elle buvait du thé. Elle portait un parfum qui me rappelait les parfums des années 70. Peut-être un fond de patchouli. Mais ce que je n'ai pas oublié c'est la lenteur avec laquelle elle s'exprimait. C'était sa manière de dominer ses interlocuteurs je crois. Parfois j'avais de drôles de flashs qui me traversaient l'esprit. Une sacrée envie de la secouer. Crache-la ta valda merde. Mais non je restais là bouche bée n'en croyant pas mes oreilles. Ainsi on était donc en mesure d'imposer une temporalité, une emprise par la voix. Et soudain tout s'est éclairé. Les dictateurs aux allures énervées n'étaient rien à côté. Pour un peu on ne s'en rendrait même pas compte. On dirait c'est sa nature, elle parle lentement. Voilà. Dans la cour de l'école primaire de ce petit village de l'Isère où je donne des cours de dessin une fois par semaine, les ATSEM s'égosillent sur les gamins. Et ça ne leur fait rien du tout aux gamins. Ils s'en fichent. C'est comme s'ils n'entendaient rien. Sûr que ce n'est pas la bonne méthode je me dis en voyant ça. Puis c'est mon tour. Il faut y aller les enfants. Je m'asseois à une table, j'attends. Il y a bien sûr du chahut. J'attends. Une petite fille me demande quand est-ce qu'on va commencer à dessiner. Une autre me demande qu'est-ce que l'on va dessiner. Je les regarde et je parle tout doucement, presque un chuchotement. Le chahut s'atténue, d'autres enfants s'approchent intrigués sans doute. C'est comme ça que mon premier cours a commencé. J'étais apprenti à l'époque, à 25 ans. Je n'étais pas payé, je faisais ça parce que je voulais apprendre. Et D. m'avait fait cette fleur de m'accepter. J'étais déjà très brouillon, tête en l'air, mal organisé. Je ne faisais que des conneries. Le boulot principal du studio était la photographie d'instruments de musique. Principalement des guitares Vigier, du bon matos. D. avait de ces silences qui sont parfois plus terribles que les mots. Lorsque j'avais fait une bêtise il venait se planter devant la catastrophe, il plaçait ses mains sur ses hanches et comme c'était un gros homme on aurait pu imaginer une grosse jatte comme celles qu'on imagine je crois dans les bazars des mille et une nuits. On s'attendait bien sûr à en prendre pour son grade mais non, il regardait l'éclairage, il regardait les balcars puis il me regardait et là il ne disait rien, il levait les yeux au ciel, il émettait un soupir puis il repartait. C'est comme ça que j'ai appris l'éclairage des instruments de musique, exactement. Une fois j’ai fait une grosse bêtise. C’est bien la première fois que j’ai vu hurler D. Mais là il avait perdu tout pouvoir sur moi je crois. Très peu de temps après je suis parti.|couper{180}

atlas

Voix

planche 2-voix

Planche 2 — Voix Cette compilation rassemble les passages clés sur la voix sous toutes ses formes : voix intérieure, voix des autres, voix de la création, silence et parole. 1. La voix intérieure et la création La voix comme guide dans le processus créatif, dialogue intérieur de l'artiste avec son œuvre. 10 décembre 2018 — "En peinture, après avoir traversé les conditionnements académiques et confronté les réalités du marché, l'artiste arrive à ce carrefour : suivre sa voie ou se conformer aux attentes. Ce moment décisif peut faire naître une pulsion créative renouvelée, invitant à écouter les voix intérieures et extérieures, fusionnant enfin les inspirations de la terre et du ciel sur la toile." 26 septembre 2021 — "Mon travail évoque ceci également, non pas en pointant du doigt ce phénomène comme néfaste, mais en essayant d'en tirer des leçons, des enseignements. Si l'attention devient vulnérable à ce point, c'est peut-être qu'elle n'est plus si utile qu'on l'avait imaginée utile jusque-là." 10 janvier 2019 — "Assis sur mon lit, une migraine me terrassant, je mis la bouilloire en route. Et je me mis à rire. D'abord léger, puis tonitruant, jusqu'à l'hystérie - vidant mes poumons de l'air vicié de ces dernières heures." 2. La voix et le silence Le silence comme forme de voix, l'impossibilité de dire, la parole retenue. *17 décembre 2018 — "Alors pourquoi pas le silence Total assourdissant comme un arbre qui tombe Et laisse derrière lui le blanc d'une trouée Et laisse derrière lui l'amitié des racines, la voix de l'étoile pâle jusqu'à la pierre enfouie."* *10 janvier 2019 — "Je crois que c'est à partir de ce jour que j'ai décidé de ne plus écrire une seule ligne. Pour retrouver la clarté, il faut bien plus biffer qu'ajouter. Comment retrouver la faim, la soif naturelles ? Dans la régularité, peu à peu, le chaos laisse l'eau troublée malgré tous les efforts."* 26 septembre 2021— "La peinture, c'est mon pays. Ce voyage c'est aussi un voyage dans la peinture par elle-même, si je peux dire, étant donné la nécessité d'absence et d'oubli que j'ai peu à peu découverte afin de disparaître pour la laisser s'exprimer." 3. Les voix des autres : rue, foule, altérité Les voix qui nous entourent, nous envahissent, nous constituent. 19 décembre 2018 — "Cela commença par un frisson, dû sans doute aux nuits d'insomnie, à ces mots jetés sur le papier comme on remplit des sacs poubelles. Les voix des grands Zaïrois montaient de la rue des Poissonniers, mêlées aux cris des martinets. Même fenêtre fermée, je les entendais. Des odeurs de chevreau grillé les accompagnaient." 19 décembre 2018 — "Dans le couloir, la folle rentrait chez elle. Ses hurlements étouffés, ses grattements aux murs, puis plus rien." 10 janvier 2019 — "Et là je réalise que ce ne sont pas les voix de Jésus et de Mahomet qui m'inspirent aujourd'hui. Ce sont les voix de ceux qui se sacrifient en pure perte, dans l'effondrement du sens ou son éclatement, parce que c'est tout ce qu'ils ont trouvé comme brèche pour exister." 4. La voix transmise : héritage et filiation La voix comme vecteur de transmission, l'accent maternel, la langue des origines. 25 décembre 2025 — "C'était l'accent lamentable de ma grand-mère estonienne quand elle disait 'mon chéri'. 'Ma séri', disait-elle, 'je ne comprends pas pourquoi t'acharnes, c'est un enfant il ne comprend rien.' C'est sur ce mot, à la fois méthode et caresse lointaine d'une langue hachée, que j'ai pu enfin trouver le sommeil." 15 mars 2023 — "Un nuage de fumée y flottait en permanence. Elle fumait des 'disques bleus'. La cigarette lui avait éraillé la voix. Elle confectionnait ses cravates, cigarette au coin des lèvres, sans cesser de travailler." 18 décembre 2025 — "Et c'est ma mère qui dit, d'une voix neutre : 'Faut qu'on te dise : Vania est mort.' Je ne sens rien sur le moment, ou je le cache, parce qu'eux guettent un signe sur mon visage." 5. Voix littéraires : écriture et oralité L'écriture comme tentative de capturer une voix, le passage de l'oral à l'écrit. 26 septembre 2021— "Cette gêne d'expliquer la peinture à l'écrit comme à l'oral, aussi étonnante que soudaine, me cueille. Il me faut des écueils régulièrement pour échapper aux langueurs monotones de l'automne. Sans l'écueil, pas de sensation de danger ni de naufrage, autant dire pas d'aventure." 10 janvier 2019 — "Sans doute parce que ces efforts ne servent qu'à conclure que notre lucidité n'est rien d'autre que la dernière de nos illusions." 19 décembre 2018 — "Nous fabriquons des objets dans l'instant, mus par des intentions multiples, tant la confusion de vivre se mêle dans l'être et l'avoir. Pour retrouver la clarté, il faut bien plus biffer qu'ajouter."|couper{180}