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18 décembre 2025 — Le dibbouk

#été 2023 # 07 | Ça doit venir du ventre

idée : faire exister le corps d’un personnage non pas “à la Balzac” (portrait, vêtements, traits recomposés), mais en mouvement, au présent, comme une surface active : gestes, tensions, réglages, postures, souffle, micro-rituels, façon de “se préparer” avant d’entrer en scène. Le modèle (via Schefer lisant Woodman) : il y a une préparation (mise en place, réglage, tenue, dispositif), puis ça échappe au moment où l’image advient — et toi, tu dois écrire juste avant ce basculement, en restant collé au concret, sans commentaire psychologique ni discours sur l’art. L’idée de caméra collée au corps (assistant qui guide pendant que la caméra recule) sert d’image opératoire : écrire au plus près, accompagner, cadrer, suivre.

Ça doit venir du ventre, qu’il dit, mais il ne le dit pas comme un conseil : il le dit comme un ordre, comme si mon tympan lui appartenait déjà. Il marche dans la pièce en cherchant l’endroit où la lumière tombe juste, pas trop, pas trop peu, et il s’arrête net, la tête légèrement de biais, comme s’il écoutait si son corps fait assez de bruit pour mériter d’exister. Il pose une main sur son bide, l’autre sur sa gorge, il presse, il relâche, il teste la tuyauterie, il avale de l’air et le garde, il le remue, il le fait passer plus bas, plus bas encore, et ses yeux se plissent d’un contentement mauvais : voilà, ça y est, ça circule. Il me regarde comme on regarde un outil qui n’a pas servi depuis longtemps. « Parle plus bas, tu marmonnes. Tout ce qui marmonne me rend sourd. » Et il n’attend pas ma réponse : il approche sa bouche, très près, il me souffle dessus comme pour vérifier si je suis vivant, puis il recule d’un pas et commence la préparation, la vraie, celle qui précède toujours ses crises d’éloquence. Il roule ses épaules, il secoue ses mains, il fend l’air avec les bras comme un nageur lourd, il fait craquer sa nuque, il tapote ses joues, il tire sa langue, il frotte ses incisives avec le pouce, il met deux doigts dans son oreille et gratte, sans pudeur, comme si la propreté n’était qu’un obstacle à la phrase. « Tu vois, ça, c’est ton problème : t’as le corps timide. T’as le corps en papier. » Il dit papier et il rit, gorge ouverte, gorge sale, et je vois la salive qui brille un instant au coin de sa bouche avant de disparaître. Il remonte sa ceinture, la redescend, la remonte encore, cherche l’endroit exact où ça serre, où ça tient, où ça fait autorité ; il s’appuie contre la table, puis s’en décolle comme s’il s’était brûlé, et il recommence à respirer, à gonfler, à faire travailler l’intérieur. Je comprends que tout est là : l’attaque ne sortira pas de sa tête, elle sortira de ses tripes. Il se rapproche encore, à portée de poing, et il parle enfin “ventre”, comme il dit, plus grave, plus bas, avec cette menace ridicule et réelle à la fois : « Écoute ma bouche reliée à mon anus, écoute comme ça s’aligne, comme ça se branche, comme ça devient une seule pièce. » Il se palpe le cou, les clavicules, il pince la peau, il la tâte comme une viande, puis il fait un pas de côté pour se remettre dans l’axe de la lumière. Et alors, sans prévenir, il commence à se déshabiller, mais là encore ce n’est pas un strip-tease, c’est un démontage méthodique : d’abord la cravate, qu’il dénoue lentement, très lentement, comme une corde qu’on retire d’un cou ; ensuite la chemise, bouton par bouton, avec une application presque scolaire ; puis le marcel à rayures, qu’il roule en boule et jette sur une chaise ; puis le pantalon, qu’il fait glisser en le tenant à deux mains comme une peau trop lourde ; puis le slip kangourou, qu’il baisse d’un geste bref, sec, définitif, et il reste là, nu, au milieu de la pièce, pas beau, pas héroïque, mais sûr de sa masse, sûr de sa présence, sûr de sa gravité. Il joint les jambes, il étend les bras, il se met en croix, oui, en croix, comme s’il fallait une posture ancienne pour rendre acceptable sa vulgarité neuve, et il baisse les yeux par une pudeur de théâtre, par une pudeur fabriquée, exactement au moment où je manque de rire : il a oublié d’ôter ses chaussettes. Il ne bouge pas. Il tient. Il respire. Il attend que je le regarde comme il veut être regardé. Je le sens, là, juste avant que quelque chose échappe — juste avant l’instant où il va chercher le geste de trop, la parole de trop, le signe qui fera basculer la scène dans l’image, et je n’ai pas envie de l’aider, je n’ai pas envie de le retenir non plus.

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