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18 décembre 2025 — Le dibbouk

#été 2023 #06bis | Combien pour l’ensemble ?

un genre de refrain, par exemple combien pour l’ensemble

Il dit : « Il n’y a pas d’échange totalement satisfaisant. Il y a toujours un déséquilibre : un qui est niqué, l’autre pas. Même à l’époque du potlatch, c’était déjà comme ça, pas de rustine à y mettre. » Et moi, à côté, je me tortille les doigts. Je me dis : merde, le niqué de l’affaire, si c’était toujours le même. Parce qu’on s’imagine un 50/50 : un coup toi, un coup moi. Mais c’est comme la température : c’est surtout une affaire de ressenti. Et le ressenti, chez certains, c’est d’être le niqué perpétuel. « Bon, il faut dire que tu te niques assez bien tout seul », ajoute-t-il. « À la rigueur, tu n’as besoin des autres que comme figurants pour ton happening, ton installation pseudo-artistique d’autodestruction spectaculaire. » Je l’écoute, je bois ses paroles, et du fond de ma gorge monte un gargouillis qui arrive à peine aux lèvres. « Tout ça pour ça », j’allais dire, et je m’abstins. Un reste de respect pour l’intelligence d’autrui, si ce n’est pour la mienne.

Là-dessus je me mets à regarder les choses sous un autre angle.

« Combien pour l’ensemble ? » chantonne une voix, rue des Marchands, en faisant des volutes dans l’air bleuté du matin.

Et ça m’atteint l’oreille cruellement : tant de beauté d’un coup.

De quoi parle-t-on ? D’un vêtement, d’une vie, d’une amitié, d’un amour ?

« Combien pour l’ensemble ? » et ma cervelle se met à compter, comme une machine. Compter ce qu’on a avalé, ce qu’on a reçu, ce qu’on a usé. Le lait, les soupes, les patates, les bols alignés comme des jours. Et puis les pas : lit, plaque, lit, plaque, dans une chambre avec gaz, dix ans, deux mètres, retour, quinze kilomètres, ridicule. Alors je multiplie. Je corrige. Je triche un peu pour que ça ressemble à quelque chose.

Dès que je mets un doigt dans les chiffres, je me perds : j’ai cette maladie depuis tout petit, passé mes dix doigts je ne sais plus.

J’ai connu une fille, elle, qui savait compter. Elle comptait sur moi. Je me tenais à quatre pattes et elle faisait ses calculs sur mes reins, mais ça n’allait jamais : je bougeais trop. « RESTE TRANQUILLE, tu me flanques le tournis, j’arrive plus à compter », disait-elle. Ou bien, implicitement, elle me demandait de me plier en quatre pour que tout gaze.

Alors je me découvre nu et pas beau : laid, horrible… calculateur. Ce qui n’est pas un mince paradoxe pour un type qui prétend ne pas savoir compter.

« COMBIEN POUR UNE NOUVELLE PAIRE ? »

Je suis doté d’une mentalité de pauvre depuis l’origine. J’entre dans un magasin de chaussures et je ne vois que les étiquettes. Les chaussures, c’est secondaire : ce qu’on regarde, c’est le prix.

59 francs.

Voilà, une paire à mes pieds. Un effort de 9 francs : pas la mer à boire. Une petite largesse de pauvre.

Et puis, comme si ce simple achat me donnait le droit de faire des additions plus vastes, je pense au patrimoine sur trois générations : ce qu’ont amassé mes grands-parents, mes parents, moi — ce que ça a coûté en heures, en dos cassés, en renoncements — et ce qu’il en reste.

Rien. Zéro. Nada.

Avec un peu de chance, si je ne crève pas avant, une retraite qui ressemble à une Bérézina.

Je me vois déjà à ressortir les cartons : actes, talons, baux, avenants, livres de comptes. J’ai tout conservé depuis que j’ai une cave et un grenier. Tout est là, il suffirait de s’y mettre. Et puis je me dis : à quoi bon, quand une paire coûte maintenant six fois plus, quand tu te demandes déjà comment tu vas oser racheter ce qui te permet simplement de marcher sans te faire mal aux pieds.

Et derrière, ça continue : un pneu, un cercueil, une concession, tout ça se paye. Même la salubrité publique a son tarif.

Dans les échanges, il y a toujours un niqué, je veux bien le croire. Dans l’histoire aussi : toute cette force de travail des générations d’avant, ajoutée à la nôtre, dissipée, et au bout du compte si peu de chose pour soi. Et une planète en liquidation, en dépôt de bilan, en faillite totale.

Ouais : combien pour l’ensemble ? On peut se demander, et tourner les talons.

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