#été 2023 #06 | l’argent que je n’ai pas
idée : prendre un personnage (ou une famille, une maison, une rue) déjà là dans le cycle, et mettre l’argent au premier plan comme force invisible — pas “thème social” plaqué, mais champ abstrait qui traverse les corps, les relations, la honte, le pouvoir, la violence, la peur, le futur. Écrire un portrait au vocabulaire de l’argent : salaires, fins de mois, retraits, carte, chèque, crédits, dépenses, dons, vols, épargne, petites transactions, rituels, obsession, tout ce qui se dit et surtout ce qui ne se dit pas. Balzac en filigrane (argent comme moteur souterrain partout), et un appui Pireyre/Tarkos pour assumer que le lexique financier peut devenir matière romanesque. Bref : “parlons argent”, au ras des objets (porte-monnaie, distributeur, carnet de comptes), mais en laissant remonter ce que ça fait aux gens.
L’oncle Henri ne prononçait pas publiquement le mot argent : il disait fric ou pognon, avec l’air de le mépriser. Mais une fois ou deux, à ma mère, à voix basse, il demanda si elle ne pouvait pas lui en donner un peu. Alors elle se levait, prenait son sac, cherchait son porte-monnaie, et lui tendait quelques billets, comme on fait l’aumône. Je voyais sur lui une émotion compliquée, un mélange de gratitude et de vexation. Et si, par hasard, je me trouvais sur le chemin à la fin de leurs petites transactions, il redoublait de propos acerbes à mon égard, comme si j’étais, d’une certaine manière, comptable du manque, comme si ce qui passait par ma bouche et par mes fringues lui était soustrait, volé. Mon père, lui, se chargeait du reste : il me prédisait régulièrement que je finirais comme Henri, raté comme Henri. Je ne parvenais pas à le prendre vraiment en grippe : je le comprenais sans l’excuser, et cette compréhension me calmait, un peu. L’argent, chez nous, avait surtout la forme de l’invisible. Mon père allait le samedi matin au distributeur du Crédit Agricole : il retirait le nécessaire pour la semaine et en remettait une partie à ma mère pour les achats courants. Le reste restait sur le compte, avalé par les prélèvements. Il voyageait avec le solde de ses retraits et n’utilisait la carte bleue qu’en cas d’urgence. Le chéquier, lui, ne sortait jamais du tiroir fermé à clé de son bureau Napoléon. Faire un chèque relevait du rituel : réfléchir, peser, hésiter. Puis, d’une écriture scolaire, très lisible, très appliquée, il remplissait. Et pour conclure, avec une sorte de rage, il apposait sa signature : un large paraphe bourré d’arabesques. C’est durant l’été 1976 que je gagnai mon premier argent, au Grisot de L’Isle-Adam. Je savais d’avance pourquoi j’en avais besoin : une guitare d’occasion pour jouer du Marcel Dadi, une Epiphone Les Paul. Elle me coûta une grande partie de mon salaire, avec la méthode, un jeu de cordes en acier, deux ou trois médiators, un capodastre. Premier achat sérieux de ma vie. Quand mon père vit comment j’avais employé cet argent, il entra dans une colère froide qui ne s’est plus vraiment calmée. Très vite je laissai tomber Marcel Dadi, trop raide, et je passai à Brassens, Dylan, Le Forestier : des chansons qui tenaient mieux dans mes doigts et dans ma tête. On avait déménagé dans une banlieue moins cossue, mon père avait perdu son boulot et traînait une rancune qui cherchait un point d’accroche. Quand il m’entendit m’acharner dans ma chambre, la patience lui manqua. Et comme l’épi que j’arborais au sommet du crâne l’indisposait, il saisit les ciseaux de couture de ma mère et me le coupa en plein repas. Ça déclencha une bagarre au terme de laquelle je me retrouvai expulsé de la maison familiale, avec mes vêtements — et sans argent. Comme j’étais du genre fier, je revins aussitôt, je fis mon sac, j’emportai ma guitare, et je retraversai le seuil en jurant à tout ce beau monde qu’il ne me reverrait pas de sitôt. Puis je pris la route qui descendait des hauteurs de Limeil vers le RER de Boissy-Saint-Léger. J’irai à Paris, je jouerai dans les rues : j’élaborais, au rythme de mes pas, des stratégies pour survivre. J’étais à la fois peiné et, étrangement, soulagé, remonté à bloc comme un coucou mécanique. C’est en arrivant sur le quai que je me rendis compte qu’il pleuvait et que mes Clarks avaient pris l’eau. Dans la rame flottait une odeur de fleurs des champs. J’avais la sensation qu’elle venait de moi, qu’elle remplissait tout le wagon : une odeur de sainteté retrouvée, un parfum de myroblyte, ni plus ni moins.