#été 2023 #05bis | mythologie
idée : Partir d’un point d’intensité (une scène de bascule, de violence latente, de foule, de panique, de désir de “passage à l’acte”), et le raconter comme une mythologie : non pas “ce qui s’est passé”, mais ce que l’espèce raconte pour rendre l’événement supportable et transmissible. Le texte peut prendre la voix d’un chœur (corbeaux, meute, anciens, “on”), une voix de légende qui grossit, accuse, prophétise, et compresse le temps : siècles, saisons, comètes, retours, “never more” qui ne tient pas. On vise l’incantation, la poussée, la répétition, la tentation (“tue, tue, tue”), et le mécanisme : comment un “bon gars” se découvre entraînable, comment la naïveté se fissure, comment le vernis moral sert juste à tenir jusqu’au prochain déchaînement.
« Avant, avant, avant », ils gueulent, et d’autres hurlent « meilhor » (la main droite sur le cœur), et ça dévale, ça s’épaule, ça s’encourage : « Tue, tue, tue ! » Le pennon bien en avant, comme dans Feuilles d’herbe de Whitman. Mon Dieu, il n’y a que ça : se sentir en guerre contre tout et n’importe quoi, pourvu qu’on soit en guerre, et c’est pour eux, pour vous, une joie intense de lâcher votre infecte tranquillité pour vous ruer ainsi, baïonnette au fusil, bave au menton, pour en tuer d’autres — ennemis, adversaires — eux aussi gueulant « tayau » dans le sens inverse, à traverser fleuves, frontières, pics et monts, pour assouvir leur colère artificielle, pour retrouver cette sauvagerie d’orgie grégaire. Lui regarde ça passer avec son air ahuri : « le bon gars » qu’il pense être, singulier, avec de neufs andouillers vigoureux ; vous n’y êtes vraiment pas, l’ami : la guerre est là, sautez, dansez, battez des mains, youpi, du plus vieux au plus jeune, merveille qu’ils en raffolent, tout ça d’un coup dans sa rue, pendant qu’il les regarde comme un cerf qui croit que la meute n’est pas pour lui. À un moment, c’est sûr, l’absence de hasard fera qu’il sera tenté d’entrer dans l’orgie ; il en fait déjà des cauchemars, signes nets d’un désir, et dans sa tête « tue, tue, tue » résonne comme une invitation à se mêler, à mordre, à tuer le père, la mère, le Saint-Esprit, à tout tuer et retuer encore, jusqu’à ce qu’il ne reste rien que de la boue, à refabriquer du golem vert, toute une tranquillité à recréer : une fable neuve, un vernis, un joli trompe-couillon qui trompera d’autres ahuris comme lui. Voilà l’histoire, la très triste histoire que se racontent les corbeaux autour des ruines : tu crois que ces hommes-là étaient des hommes, mais ce n’étaient que des bêtes, bien moins malignes que nous autres corbeaux, et tous les « never more » n’y changent rien : on attend le délai légal de prescription et d’oubli, et ça revient comme reviennent les comètes, les saisons, la taille, la gabelle, jusqu’à la Saint-Glin-Glin, à Pâques et à la Trinité. Une pauvre histoire de glandes, vous dis-je. Et vous qui êtes si délicat, teint pâle, lèvres rouges, mains fines, vous voulez encore qu’on vous croie doux : gardez vos sourires, donnez-nous vos mots d’amour, vite, qu’on ait juste de quoi tenir avant de courir vers l’infâme, avant le point de non-retour, avant notre propre néant. Il avait écrit ça d’une traite, sans respirer ; il ne savait pas pourquoi ; les narines dilatées, trempé d’humeurs, et si un chien s’était pointé il aurait rêvé de l’éventrer, et la meute l’aurait suivi ; il remua la tête : deux arbres sur son front projetaient leur ombre immense sur la plaine ; le soleil dans son dos, et il fallait bien s’y résoudre : sa naïveté aussi.