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18 décembre 2025 — Le dibbouk

# été 2023 #08 bis | Laboratoire photographique

Variante : Fais sentir la préparation, la répétition, les corrections. Ne livre pas ‘l’image finale’ : laisse-la se construire/échouer, et fais surgir seulement un fragment vivant — le ‘pied nu’ — qui vaut plus que tout le reste.”

Dans l’obscurité feutrée du labo, il se tient là, mains nerveuses, yeux encore brûlés. Pas besoin d’en rajouter : ici, tout passe par les gestes. L’agrandisseur jette le négatif sur le papier baryté ; un rectangle de lumière, une image en attente, et déjà cette sensation d’être au bord de quelque chose. Il plonge la feuille dans le révélateur : d’abord les noirs, les masses d’ombre, puis les gris qui montent, puis les blancs qui se décident à apparaître. L’œil sait attendre, grappiller encore un peu de matière dans les zones trop claires, ne pas céder trop vite à l’illusion que « c’est bon ». Il compte les secondes mentalement, retranche, ajoute, recommence. Chaque variation fabrique une épreuve différente : alchimie modeste, cruelle, têtue, qui vous rend à la fois artisan et joueur compulsif. La lampe rouge donne aux cuvettes des reflets de sang. Et sous cette lumière-là, les images viennent, et ce ne sont pas des images confortables : ici cinquante corps allongés sur le sol de la gare routière de Quetta après que l’armée a tiré depuis les toits ; là un soldat brûlé de la tête aux pieds par du napalm soviétique, regard rivé à l’objectif, plus de cils, plus de sourcils. Par la fenêtre, la ville continue : klaxons de rickshaws, rires d’enfants dans une cour d’école. Le soir, les lueurs pisseuses du restaurant de l’hôtel Osmani, sur Jina Road, glissent sur l’arrondi des brocs d’étain ; une odeur de cardamome flotte. Plus tard encore, à Karachi, au crépuscule, les martinets strient le bleu sombre, ballets rapides et bruyants, comme s’ils se moquaient de votre besoin de fixer quoi que ce soit. Il enchaîne. Il déchire les emballages Agfa, les jette à même le sol pour ne garder que le carton. D’un coup d’ongle il tranche le scotch, libère le couvercle, déplie le plastique noir ; la pulpe de ses doigts, toujours sèche quand il touche papier et film, sent tout de suite la couche argentique. Feuille après feuille sous l’agrandisseur. Mise au point. Compte-fil. Vérifier le premier plan, s’assurer que ça tient, et pourtant savoir que ça ne tiendra peut-être pas. Les images se superposent dans sa tête plus qu’elles ne se succèdent : réel, imaginaire, témoignage, fantasme, il ne tranche pas, il n’en parle à personne, il sait que personne ne le croirait, et au fond peu importe. Les souvenirs se mêlent aux rêves. Il se revoit, des mois plus tôt, prendre le bus à la porte de la Villette ; belle journée ; elle l’avait accompagné jusqu’à la gare ; son visage, dernier visage avant le grand départ. Aujourd’hui, ce visage est devenu flou. Il n’arrive plus à retrouver la netteté d’autrefois, cette netteté dont il croyait qu’elle prouvait quelque chose — alors qu’elle ne prouvait que ses illusions, ses sentiments convenus, sa docilité à l’époque. Sur les tirages, des visages apparaissent et disparaissent. Des inconnus deviennent familiers, mais il connaît la ruse : cette familiarité vient surtout du fait qu’il a développé cent fois les mêmes images, à s’en brûler les doigts, sans jamais obtenir l’épreuve tant espérée. Il fixe, il rince, il attend. L’odeur chimique se colle aux souvenirs, et le temps se met à flotter, comme si la chambre noire avait le pouvoir de faire de la vie un présent interminable. Les photos sèchent. Certaines zones se révèlent avec une clarté presque agressive ; d’autres restent dans un flou qui ne cède pas, comme pour rappeler que tout ne se donne pas, que certaines histoires restent inachevées par nature. Peut-être que le vrai travail n’est pas une image, mais ce qui entraîne vers elle sans jamais la trouver : accumuler des essais, des ratages, tourner autour d’une réussite imaginaire, et finir par comprendre que ces fragments-là — les notes, les épreuves, les reprises — sont plus authentiques que la prétendue image définitive. Ce qui l’intéresse, désormais, il ne le sait même plus ; il voudrait simplement tirer honnêtement, comme un bon artisan, et s’en contenter. Et puis revient la morsure : l’impression que l’histoire qu’il raconte n’est pas tout à fait la sienne ; que l’époque, la mode, ont volé les seules images qui comptaient réellement. Il chasse ces idées. Il écrit ça à des années-lumière de distance. Il éprouve de la tendresse pour ce petit jeune homme de vingt-six ans, parti seul à la rencontre de sa propre réalité imaginaire. Il sait maintenant que ce qui compte n’est pas une image unique, mais un faisceau, un kaléidoscope toujours en mouvement, qu’on n’arrête que de façon arbitraire — pour raconter une histoire. Et une histoire, justement, n’a pas grand-chose à voir avec la vraie vie, avec la réalité.

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