Accueil / Carnets /Ateliers d’écriture /été 2023 / # été 2023 # 09bis | tunnel et trou
18 décembre 2025 — Le dibbouk

# été 2023 # 09bis | tunnel et trou

une bascule très précise par rapport à la #09 : prendre “l’élément secret” (archétype d’enfance / géométrie rémanente) et le faire passer de motif discret à dispositif central, exactement comme King fait avec parking + usine + roulotte + voie ferrée : ce qui était un fond, presque un tic intime, devient la charnière du récit, la “fissure” par où tout s’organise (voire par où le temps se détraque).

Hier nous avons dû emprunter le tunnel à nouveau pour nous rendre à Jelsa, faire le plein de la Dacia. « Fais des photos, je dis à mon épouse, parce que personne ne nous croira… » En fait le boyau ne fait qu’1,4 km, je l’ai vérifié pendant qu’on patientait au feu à l’entrée : panneaux, chiffres, preuve. J’avais grossi la bête la première fois, on grossit toujours ce qui nous serre. Le soir, mon épouse me parlant de son appréhension de sauter à l’eau depuis le petit quai où nous allons nous baigner — « j’ai la trouille de sauter, des fois qu’il y ait des bêtes » — je réplique : « mauvais souvenir utérin. » Elle rigole. On rigole. Et juste après, ce petit blanc qui arrive tout seul. « Il y a longtemps que je n’ai pas mangé des tomates pareilles », dit-elle enfin, ce goût de tomate qui a le culot d’être un vrai goût. « Peut-être parce que c’est les vacances : même l’ail a un vrai goût d’ail, tu ne trouves pas ? » On rit encore, puis on se tait encore, comme si on venait de dire quelque chose qu’on ne devait pas dire. À Jelsa on marche le long du petit port, puis les ruelles nous avalent, et on tombe sur une petite place sans touristes, terrasse d’un café, calme ; le serveur pose un grand verre d’eau glacée près de mon expresso, geste simple, et je repense à Miller, à Durrell, à cette façon qu’ont certains pays de vous donner l’eau sans que vous la mendiez. Est-ce de la peur, ce tunnel ? À peine deux mètres de large, aucun éclairage, rien que les feux arrière du véhicule devant, et je retrouve d’un coup la sensation d’apprendre à conduire l’Ami 8 de mon grand-père, presque l’odeur des banquettes moisies au tabac froid. 1976 ? 77 ? Mon épouse essaie de prendre des photos : sur son écran il n’y a que les vignettes claires collées sur le pare-brise, du blanc sur du noir. « Désactive le flash ? » Le résultat n’est pas meilleur. « On nous croira sur parole », j’ajoute en clignant d’un œil. Et puis la sortie : la lumière crue, presque insultante, cette impression d’être recrachés par les deux bouts d’un même tube, comme si l’on changeait de monde plus que de paysage. Sur le port, en grignotant, je voyais des hommes crâne rasé, gros bras, cinquantaine, rire en descendant des bocks de bière ; je calculais malgré moi l’âge qu’ils avaient pendant la guerre, il y a presque trente ans, et l’image se met à dérailler toute seule : se battre, tuer, violer, puis aujourd’hui plaisanter à deux mètres de vous, et moi, à la même époque, à Paris, à vouloir écrire, à tourner déjà dans mes petites chroniques. Au supermarché, même cirque : emballages, noms rigolos, on ne sait pas ce qu’on achète, on tâtonne ; on reconnaît à l’œil la charcuterie, le beurre, le café, et il faut juste trouver les bonnes capsules pour la machine “gracieusement” fournie, détail d’époque. On repart avec des sacs et la sensation d’avoir joué au loto des denrées. Le tunnel revient par intermittence : pendant le plein je m’imagine la panne dedans, jauge dans le rouge — enfin, en orange — et je vois, comme dans un mauvais film, ces mêmes types ivres au volant, ce même tunnel, la file bloquée, et la scène qui bascule, mitraillage, panique, moi dedans, bien sûr. La troisième fois ça va mieux : on s’habitue à presque tout, ou bien on apprend juste à ne pas trop regarder ; les mesures deviennent rassurantes — 1,4 km, deux mètres, 30 km/h — mais l’aveuglement à la sortie, lui, ne cède pas. En fin de journée on va se baigner à la pointe de l’île (ça va devenir notre coin favori, je le sens). C’est là qu’on voit le trou dans la dalle du quai : un bruit de respiration difficile, rauque. Mon épouse s’éloigne en disant qu’elle ne peut pas supporter ça. Moi je m’assois sur les marches, tout près, et je repense à ma mère sous respirateur à Créteil : même cadence, même râpe, même obstination mécanique. Je reste, je laisse le bruit me traverser, effroyable au début puis presque… apaisant, comme si l’horreur, à force d’être entendue, devenait un simple rythme. Je sors la tablette et je reprends Stephen King, Insomnies, ce passage où Ralph parle avec un pharmacien hindou : l’insomnie, l’illusion des somnifères, et l’art minable, mais tenace, de se réjouir du peu de sommeil qu’on arrive encore à grappiller.

Dans la même rubrique