# été 2023 #10| personnage en vacance
Écris un “personnage en vacances” non pas dans l’illustration touristique, mais dans un sas (port, parking, tunnel, file, embarquement, retour). Ancre la scène dans une heure précise et un lieu réel. Fais exister le personnage par les gestes, les objets et la logistique (ce qu’il nettoie, compte, range, économise, anticipe), sans analyse psychologique. Laisse affleurer une menace diffuse (fatigue, peur, silhouettes, monstre mécanique, mer, nuit) sans basculer dans l’explication. Autorise une courte nappe réflexive sur l’écriture si elle vient, mais reviens toujours au concret. Termine sur un geste simple ou une phrase de dialogue qui relance le mouvement (réveil, café, “il est l’heure”).
Tout est lié, certainement. Parfois, on voit les coutures, le fil blanc. Parfois non. De plus en plus non : ce serait ça l’objectif, ne plus intervenir dans la façon d’ajuster les pièces du patchwork. Juste être là à les regarder s’ajuster, sans rien y vouloir comprendre, sans les contrôler, les ordonner. Se dire aussi qu’on n’est pas en train de prendre des notes, d’écrire un texte, une chronique, une œuvre qui sera lue. Se désensabler des catégories. Si écrire et vivre sont si étroitement liés, pas même une faute de conjugaison : ce serait une seule chose. Et si sérieux ou léger, lisible, illisible, beau, moche, n’avaient plus vraiment de sens, si on s’absentait de tout ça, alors peu importe, et le seul impératif serait l’abandon : écrire à partir d’une impulsion, de l’instant, de l’espace de ce qui vient, comme ça vient. De toute façon, pour obtenir ce que l’on veut, il faut savoir ce que l’on veut ; et quand tu ne veux pas savoir ce que tu veux, parce que ce que tu veux n’a aucune espèce d’importance quand c’est la fin d’un monde, tu écris ce qui se présente. C’est comme épouser quoi que ce soit, qui que ce soit, sans nécessité de préambule : se débarrasser de sa propre idée d’importance, apprendre l’autre, l’être, la matière au fil des jours, tels qu’ils sont, et non comme tu voulais qu’ils soient. Peut-être que ça nécessite juste de la foi, de la naïveté (le courage, ou la chance, de faire plus d’un tour dans la naïveté) — si ridicules ces mots sont-ils devenus. Bref, ce texte a été rédigé avant de prendre connaissance de la proposition, et comme par anticipation, comme si écrire était aussi, pour moi, l’étude du magnétisme, dont on ne se rend compte qu’après coup, quand les choses sont collées (par le hasard ? à moins que ce ne soit justement un mot-valise pour ne pas dire foi et naïveté, avoir encore peur du ridicule). À 4 h 45, Jo ouvrit la boîte à gants de la Dacia, attrapa le chiffon microfibre, nettoya ses lunettes, et prit tout son temps : le ferry pour Split était déjà au port, il ne partirait pas avant trois quarts d’heure. Ils avaient mis le plus de chances de leur côté, Doris et lui, pour être à bord quand le monstre reculerait doucement, comme un Léviathan repu qui referme sa gueule avec des crissements de crécelle, d’engrenages et de poutrelles, emportant sur l’Adriatique son tribut de touristes, de ferraille, de véhicules, de souvenirs de vacances inoubliables. Doris roupillait dans la malle. Ils avaient pris soin d’y installer un matelas : au cas où on ne pourrait pas trouver de chambre, avait-elle ajouté. Il lui avait fallu une paire de semaines pour convaincre Jo, qui, au début, n’avait pas été enthousiaste à l’idée de devoir faire des acrobaties dans un break pour s’allonger. À leur âge, avait-il commencé, en levant les sourcils — et aussitôt elle lui avait répondu : « Qui sait… » avec un sourire désarmant qui l’avait désarmé. « Si on peut économiser quelques nuits d’hôtel », avait-elle simplement dit. Maintenant Doris dormait : un Dodormyl, une gorgée d’eau, « comme on est bien », puis elle avait ôté ses Crocs, posées d’une façon émouvante sur le goudron sous le haillon, replié ses jambes, basculé en position latérale, et s’était endormie très vite. Ils avaient passé une bonne partie de la nuit ainsi, garés dans un recoin d’ombre du quai, à leur arrivée au port de Stari Grad. Et maintenant Doris dormait et Jo veillait au grain — du moins c’est ce qu’il se donnait comme excuse, comme prétexte, pour éviter de penser aux raisons éventuelles de ses insomnies chroniques. Face à lui, alors qu’il était encore assis au volant, il devinait un rideau d’herbes folles au-delà du pare-brise. Une envie d’uriner le fit sortir de l’habitacle. L’air était d’une douceur suave, et au-delà des herbes il aperçut une petite plage de rochers. Il se dépêcha de terminer sa petite affaire : une ombre plus dense venait de se découper sur l’obscurité, et une lampe de poche balayait les alentours. Un type en combinaison de plongée revenait de la pêche, palmes et récipient dans une main, torche dans l’autre. Il marcha quelques instants sur le rivage, puis la torche s’éteignit, et il disparut. Jo resta à regarder la mer : beaucoup plus calme que quelques heures auparavant, lorsqu’ils avaient chargé la Dacia plus au sud, à Sveta Nedjelja, le village de leur villégiature croate souvent balayé par les vents. Là, plus un brin : surface lisse, à peine striée par les lueurs des réverbères qu’il apercevait sur la rive opposée, au pied des montagnes. Soudain il vit réapparaître la silhouette qu’il associa au plongeur, puis une autre. Quelques éclats de torche glissèrent sur des rochers, des herbes, de l’eau — et à nouveau plus rien. Jo consulta l’heure sur son smartphone, puis se reprocha de n’avoir pas fermé l’œil depuis la veille. Ils avaient passé leur dernière soirée dans la ville voisine, la même, et Jo avait appris en consultant Wikipédia qu’elle avait été fondée par les Grecs en 384 avant J.-C., l’année de naissance d’Aristote : ces coïncidences qu’on avale comme si elles donnaient du poids à ce qu’on traverse. Des véhicules commençaient à arriver et à s’aligner par files sur le quai ; les cafés ouvraient ; des silhouettes vacillantes passaient ; des hommes en uniforme blanc, des hommes d’équipage, les premiers passagers. Jo se dit qu’il laisserait Doris dormir encore un peu. Il irait chercher du café, la réveillerait doucement, puis conduirait la Dacia à l’embarcadère, et ils attendraient d’être ingurgités eux aussi par le monstre des mers, le ferry de la Jadrolinija nimbé de lumières électriques bleu lavande. Dans quelques heures ils seraient à Split ; puis de là ils seraient enfournés dans un autre bâtiment, encore plus monstrueux, et régurgités vers 20 h à Ancône, en Italie. Ensuite l’autoroute, sans flâner. Doris avait calculé : Bologne, Turin, le tunnel du Fréjus, puis la France, et leurs pénates — avec de la chance à l’heure, dimanche, pour réceptionner les petits-enfants. Les enfants, eux, ne resteraient pas : même pas le temps d’un café ; ils remonteraient de Tarragone, d’une traite, vers Paris pour reprendre le travail le lendemain. Jo chercha dans ses poches une pastille de Nicopass 2,5 mg, mais il avait épuisé ses réserves depuis la veille. Il compensa avec une Ricola Original sans sucre. Il s’interrogea deux secondes sur ce besoin de se rassurer par la bouche, de sucer des pastilles sans relâche — puis il laissa tomber. Il ouvrit doucement la portière, prit le temps de regarder Doris dormir encore, d’écouter sa respiration régulière, puis posa la main sur sa joue et dit : « J’ai trouvé du café. Il est bientôt l’heure. »