#été 2023 #10bis | dénégation
Écris une scène dialoguée où ton “éditeur intérieur” apparaît comme un personnage (nom au choix), et attaque deux personnages déjà présents dans ton cycle. Il doit leur reprocher leurs faux-semblants et exiger une réécriture (“virer”, “reprendre”, “couper”). Les deux personnages doivent résister (humour, mauvaise foi, fatigue, tendresse), et le dialogue doit faire entendre clairement : qui parle, qui tient le récit, qui manipule. Un objet de contrôle doit ponctuer la scène (ici le sifflet). Conclure sur un renversement ou un détail physique qui rend l’instance troublante (ici : sourire + bouche vide).
On m’appelle le dibbouk mais ce n’est pas exact. C’est une facilité. Une paresse. En vérité j’ai reçu un nom. On l’ignore. On ignore tellement de choses. Ce qui n’empêche pas de supposer. Moins on en sait plus on suppose. Comme le dit Gédéon « on est un con ». On a bien le droit de dire ce que l’on pense dans la limite où penser ne blesse pas mortellement. Je ne suis pas blessé moi, un brin blasé seulement. C’est très répétitif tout ça, on le sait, et cette faiblesse de parler de quelqu’un, de quelque chose, sans savoir que savoir demande un effort. On ne fait pas beaucoup d’effort. On suppose, on pense, on blesse, et voilà l’travail. Ce qui n’est pas mon fait. De l’intérieur on ne peut me mentir, me raconter des bobards, pas d’histoire. On peut essayer bien sûr. On essaie toujours mais à un moment ça s’effondre ou ça s’arrête net. On tombe sur un os. Y a malaise. Le couac s’intensifie. On déguste. On sait qu’on devra tout reprendre encore une fois depuis le début. Virer les détails mensongers, superflus. Parvenir à l’os. Puis le rompre. Faut du courage, de la fatigue qu’on ne trouve pas sous le sabot d’un ch’val. Et toi Jo tu ne dis rien, Doris non plus. Z’êtes bon public. On vous manipule et vous restez cois. Vous êtes des putains de faibles on dirait bien.
— Ta gueule Fernand, nous on te connaît. Si nous ne disons rien c’est qu’il y a une raison.
— Une raison… ? n’utilise pas des mots magiques que tu ne comprends pas, p’tite bite, je te le déconseille.
— Ah ouais Fernand, on te voit venir de loin, on a l’habitude, tu vas encore nous faire un cours de fac chiant comme la pluie sur Descartes ?
— Tu n’es même pas maître de tes répliques minables mon pauvre vieux Jo. T’es encore en train de te faire manipuler au moment même où je te parle.
— Et par qui me ferais-je manipuler ? Par toi peut-être ? T’entends ça Doris, on est manipulés par un ectoplasme (rire un peu forcé).
— Tout ce que je suis en train de voir c’est un concours de zizis, dit Doris, excusez-moi d’avance de m’abstenir d’y participer…
Le thalémonide Fernand sortit de sa poche un sifflet et le porta à ses lèvres. Il siffla, ce qui les fit tous sursauter.
— Reprenons, voulez-vous. J’espère que vous êtes conscients que nous sommes tous embarqués dans la même galère…
— Pour l’instant on est dans un ferry sur l’Adriatique, dit Doris avec un sourire malicieux.
— On rentre de vacances Fernand, tu nous emmerdes là, surtout, j’crois, dit Jo.
— Mais vous n’existez pas, nom d’une pipe en bois, réveillez-vous, hurla le dibbouk, en sifflant entre chaque mot.
— Mais alors, si on n’existe pas, pourquoi que tu perds tout ce temps à nous parler, dit Doris en papillonnant des yeux.
Le dibbouk dénoua sa lavallière lentement, l’air soulagé. Ah ben quand même, il dit, j’ai bien cru que vous étiez bouchés à l’émeri, puis il leur sourit, bouche vide.