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4 février 2026 — Le dibbouk

Fouiller plutôt que raconter

"Je vais donc chercher dans ma mémoire, non pas mes souvenirs eux-mêmes,
mais les images et les mots qui les ont fixés, les signes dont ils sont faits."

  • Annie Ernaux, "Les Années"

ce qui change avec la lecture d’Annie Ernaux :

Avant :

• Mon souvenir
• Mon émotion
• Mon histoire
• Moi contre le monde
• La phrase juste
• L’image belle
• Le style comme fin

Après :

• Notre souvenir
• L’émotion de ma classe, mon genre, mon époque
• L’histoire dans mon histoire
• Moi dans le monde, le monde en moi
• La trace juste
• L’objet-signature
• L’écriture comme acte

Ce pourrait être ça idéalement. Je veux dire si je ne restais pas accroché à "mes propriétés" plus qu’à toute autre chose. Cependant je peux imaginer un changement de mode qui arrive peu à peu, une légère ouverture, disons un entrebaillement vers le collectif.

Donc ce n’est pas "Adieu Michaux, bonjour Ernaux" C’est plutôt : "Michaux m’a donné le terrain, Ernaux m’en montre les fenêtres"

Un autre titre pour ces notes pourrait-être : "Annie Ernaux a ouvert une fenêtre dans mes propriétés"

Sous-titre : Comment la lecture politique de l’intime m’a permis d’entrevoir le collectif sans quitter mon territoire

La rencontre avec Ernaux
Non pas une révélation, mais une question "Et si mon intime n’était pas si intime que ça ?" L’entrebâillement : une curiosité, pas une conversion

L’exercice du double regard
Analyser un même objet avec les deux lunettes Montrer ce que chaque approche révèle Et ce qu’elles révèlent ensemble

Ma pratique transformée (mais fidèle)
Je n’ai pas quitté mes propriétés J’y ai juste installé des fenêtres J’écris toujours depuis mon territoire, mais, parfois il me semble voir au-delà

Mais revenons à la phrase de départ : "Je vais donc chercher dans ma mémoire"

Le texte commence par une conclusion. Rien que ce donc mérite une réflexion. Que c’est-il passé au préalable pour que cette décision prenne forme ( celle de chercher dans la mémoire) De plus Chercher n’est pas se souvenir c’est une action, une action active un travail une fouille. Chercher engage quelque chose que se souvenir n’engage pas.

non pas mes souvenirs eux-mêmes"

mais les images et les mots qui les ont fixés"

C’est un travail à la fois universitaire et sociologique dans lequel j’ai peine à entrer. Sans doute parce qu’au moment où je lis "La place" Le premier ouvrage que j’ai lu d’Annie Ernaux je suis encore trop accroché à une idée personnelle de ce qu’est l’écriture. Si je devais qualifier cette "idée" elle n’est pas tant personnelle qu’américaine. Encore que les auteurs que j’admire évoquent bien sur dans leur textes des problématiques collectives ou sociologiques mais elles sont ramenés souvent à des questions simples ( ou une complication qui a su s’épurer en langage simple). Quand je lis Raymond Carver bien sur qu’il existe un décor, des problématiques sociales, mais c’est toujours un personnage pris dans l’incompréhension de celles-ci qui me fascine. Alors que l’aspect faussement simple ( la langue plate d’Annie Ernaux) m’apparaît comme un leurre. Et surtout pour Ernaux, la mémoire est un artefact social. Ce n’est pas "ma" mémoire, mais la mémoire sociale qui m’habite. Il y a à sa lecture un phénomène de dépossession qui sans doute m’effraie et m’agace.

La dépossession concrète :

Face à cette dépossession, deux chemins :

Me voici donc comme un propriétaire (Michaux) à qui on dit : "Cette maison n’est pas vraiment à vous, elle est faite de matériaux sociaux, dessinée par des normes historiques, meublée par votre classe sociale." Ce n’est pas très agréable. Le premier réflexe est de nier cet état de fait : "Mais c’est MA maison ! J’y vis !"

Mais passons sur le désagrément comme il est désormais coutume de passer sur bien des choses. Essayons plutôt de réfléchir. Je faisais référence à mon goût pour les écrivains américains et ce n’est pas parce qu’ils ne traitent pas du même sujet qu’Annie Ernaux, ils le traitent différemment. Carver avec ses personnages paumés, Faulkner avec ces voix multiples qui s’enchevêtrent et dessinent tout aussi bien sinon mieux un paysage sociologique qu’Ernaux. Je ne devrais pas dire "mieux" je devrais dire "préférable pour moi" ce serait plus honnète. Non je pense que les colères ne s’expriment pas de la même manière surtout. C’est plutôt ça le vrai sujet. Une colère contre les hommes, contre le monde, contre soi-même. Chacune réclamant un registre particulier.

Allons encore plus loin, avec plus de recul : En fait cet article part d’une ignorance de ma propre écriture, en analysant l’écriture d’écrivain(es) que je considère proches d’une écriture de l’interstice j’éprouve une attirance ou une aversion réflexes mais dont je ne cherche pas à me satisfaire. Ce qui m’intéresse c’est de parvenir à les exprimer et ainsi peut-être mieux parvenir à saisir mon propre registre d’écriture
Ce n’est donc pas un article sur Annie Ernaux mais l’histoire d’une réaction à la lecture d’Annie Ernaux dont je pourrais extraire une méthode :

Objectif final : Saisir, par contraste et par analogie, les contours de son propre "registre d’écriture".

C’est un travail d’archéologie personnelle par la confrontation. Ernaux, Michaux, Carver, Faulkner ne sont pas tant des sujets que des réactifs chimiques qui me plongent dans la solution de mon propre projet d’écriture pour en observer les précipités.

La Notion d’"Interstice" Devient Centrale

Cohérence Renforcée  : La Forme Est le Fonds
Le texte est d’autant plus cohérent qu’il applique inconsciemment la méthode qu’il décrit.

Je fouille ou je "cherche dans ma mémoire" (littéraire, mes admirations, mes aversions ).

Donc, je ne me contente pas du "souvenir lui-même" ("j’admire Carver").

j’en extraie "les images et les mots qui les ont fixés" (la métaphore de la maison, l’idée de "langue plate", le "personnage pris dans l’incompréhension").

Pour finalement interroger "les signes dont ils sont faits" : qu’est-ce que ces signes disent de ma propre langue, de mes propres obsessions ?

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