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14 mai 2023 — Le dibbouk

L’abondance, la mesure

Tout ça pourrait rendre cinglé. Peut-être est-il déjà trop tard. Cette profusion d’idées qui ne cesse de se déverser comme l’eau d’une fontaine de jardin, une fontaine qui s’autopompe en circuit clos. Les nains de jardin tout autour restent silencieux. Un merle moqueur se moque. Prisonnier de l’abondance, vilain condamné à la servilité pire qu’obéir, serf misérable. Le malgré-soi revient à fond de train. La victime. Un peu de mesure, mon petit vieux. Tout à fait le genre de victime qui établit méticuleusement le compte des lunettes, de dents en or, de cheveux dans les camps. On compte et puis on balance sur le tas, des montagnes se créent ainsi. Des concrétions infinies. Le malgré-soi capote. Mais quel petit salaud. Petit doigt sur la couture du pyjama rayé. Non mais tu te rends compte, toi qui voulais résister. Preuve qu’on ne change pas si facilement sa nature. Que, pour certains, la nécessité d’un maître va se loger dans la profondeur la plus débile de l’être. Être ainsi dominé par sa propre abondance, ne pas savoir comment lui résister. Une soumission terrifiante, quand on y pense.

Que la mesure jaillisse de ce tas de boue, en fabrique un golem, préserve les enfants prisonniers du ghetto. Tomber à genoux. Implorer la géométrie. Allumer des cierges au Nombre d’Or. Se mettre à plat ventre devant la moindre représentation d’un fantasme de simple, d’austérité.

Puis, une fois la bonne conscience refaite, repartir ventre à terre. Se vautrer dans l’abondance de nouveau. Se réveiller la nuit pour mieux encore la servir. Des fois qu’on aurait eu malheur de laisser passer une idée. Des fois que la culpabilité nous tenaillerait d’avoir laissé sans contrôle la mainmise sur la profusion. Des fois qu’on toucherait enfin la flamme, qu’elle nous liquiderait, nous consumant comme il faut. Carbonisation totale de l’éphémère, fauché en plein vol. Combustion impeccable, petit tas de cendres choyant au sol, vite balayé par les grands vents, la pluie, avalé aussitôt par les terres, la rigole qui zigzague entre les limaces, les salades. Digéré par l’oubli.

Chaque jour, c’est ainsi que Sisyphe vit. Et ça ne lui viendrait pas à l’idée de laisser tomber son caillou, de dire : ça suffit comme ça, les conneries. De prendre sa serviette de bain, de se rendre à la plage, de piquer une tête puis d’aller s’allonger sur le sable, se rôtir la couenne au soleil. De prendre du bon temps.

Un sacré manque d’imagination, finalement.

-- La mesure viendra d’elle-même ou bien ne viendra pas.

C’est ce que rumine Sisyphe comme but ou comme raison. Sans doute est-ce la seule possibilité d’imagination une fois que toutes les autres auront été, dans l’ivresse, la fièvre, épuisées.

-- Brûler l’abondance, la mesure, par les deux bouts.

Illustration Jan-Gossaert dit "Mabuse" 1478-1532-Madone-à -l’Enfant

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