L’ami d’un ami

Ce genre d’amitié est un faux nez, et ceux qui y croient sont des clowns tristes. Les mafieux disent « c’est un ami » et les barrières font semblant de tomber. C’est pour ça que ça passe crème aussi quand ils disent « c’est l’ami d’un ami ». Les caves croient qu’il s’agit d’une histoire d’amitié, alors qu’en fait c’est une simple affaire de mot de passe. J’en ai connu, des mots de passe, de toutes sortes : il n’y a jamais eu la moindre amitié là-dessous. Au contraire, on n’hésitait pas à vous planter dès que vous aviez le dos tourné. Pourquoi ce serait différent ailleurs que chez les mafieux ? C’est pareil partout. Pas un endroit de cette ville pour rattraper l’autre : de la porte de Clignancourt à la porte d’Orléans, tout du pareil au même. Et je ne parle même pas de la banlieue. Même dans le trou du cul du monde, tu n’es jamais sûr d’être tout à fait anonyme. Il y aura toujours l’ami d’un ami d’un ami qui te reconnaîtra, et qui se rappellera que tu dois un chien — le chien de la chienne de je ne sais qui. Tout ce dont je peux me souvenir de cette période, c’est que je n’étais jamais vraiment tranquille. Je m’attendais toujours à croiser l’ami d’un ami au coin d’une rue, et ce qui était certain, c’est qu’on ne se demanderait pas des nouvelles d’untel ou d’unetelle à ce moment-là. Ce qui est sûr aussi, c’est qu’on gagne un temps fou à fréquenter ce genre de gonzes. Ce qui prend en général vingt ou trente ans chez les demi-secs, les embués du bulbe, les bons derniers de la comprenette, vous le chopez en l’espace de six mois, dans les rues de cette ville. Je me demandais encore hier pourquoi je n’arrivais plus à téléphoner à mon comptable ; d’ailleurs je ne devrais même pas dire « mon » : c’est encore un piège du langage. Ce qui autrefois était pratique pour vous faire croire que vous possédiez quelque chose — l’article, le pronom personnel — tout cela est devenu du vent en à peine quelques décennies. Encore que je ne sache pas si ça ne l’a pas toujours été. Peut-être que ça fait aussi partie de l’apprentissage du monde accéléré. On n’est pas tous à lire le même genre d’Usage du monde, depuis les soi-disant beaux quartiers jusqu’aux ruelles puant la pisse de Montreuil, de Saint-Denis, et au-delà du périph. À la fin, je crois que je suis devenu comme tout le monde, moi aussi : j’ai rangé assez vite ma boîte à musique pour ne plus jamais la ressortir. J’ai pris ma place dans la file et j’ai payé mon billet pour entrer voir le Grand-Guignol, en me pinçant de temps à autre, histoire de rester réveillé — jamais vraiment convaincu de l’être tout à fait. Car ici, la réalité est un labyrinthe aussi alambiqué que les rêves quand on a trop bu. Toute issue est un trompe-l’œil, chaque bouffée d’espoir un morceau de gruyère sur un piège à rats. Si vous ne vous mettez pas dans le crâne, très vite, que vous ne vous en sortirez pas, un barycentre vous manque et vous vous traînez : une pénitence qui n’en finit pas de vous brûler les genoux. Au lieu de ça, pour rester droit dans ses bottes, il vaut mieux décider une bonne fois pour toutes que vous avez atterri en enfer, que le diable est partout ; qu’il ne sert à rien de vouloir soutenir son regard — ce n’est pas une question de courage. C’est une affaire de discernement. Sauf que je sais aussi, et je le sais très bien, que ce « partout » est une facilité : il existe des exceptions, des gens qui ne vous demandent pas de mot de passe, des endroits où personne ne vous connaît et où, pendant une heure, vous respirez sans arrière-pensée. Le problème, c’est que je les repère mal, ou trop tard, parce que l’apprentissage a tordu le regard ; il m’a rendu rapide, mais il m’a rendu avare en confiance. Parfois il m’arrive encore d’avoir des relents, des remontées acides — des nostalgies de cette époque où, quand on me disait « c’est un ami », je ne voyais pas à mal. J’étais même assez candide pour payer la nouvelle d’un sourire, d’une poignée de main, d’une tournée. J’avais le sentiment d’appartenir, au moins, à quelque chose. Ce sentiment-là n’est pas très regardant, au fond. Pas besoin d’aller chercher midi à quatorze heures. Faire partie d’un groupe, ne pas être seul : voilà à quoi tient ce monde. Le reste, plus vite on comprend que c’est de la littérature, mieux c’est — ou pire c’est, je ne sais pas. Mais je n’aurais pas aimé, plus jeune, passer à côté de cette vérité-là. À la fin, je ne sais pas ce qui se passera. Je laisserai peut-être un bouquin ou deux, des ambiguïtés, quelques traces, et ce sera déjà beaucoup. J’aurai surtout essayé de tenir : me relever quand je suis tombé, arrêter de mendier, arrêter de faire du bruit pour qu’on me voie. Et cette voix, au fond, était-elle vraiment la mienne ? Ça restera l’énigme. Quand je regarde mes souvenirs, je ne sais plus très bien si ce sont des souvenirs ou des histoires fabriquées pour éviter les vrais ; une histoire parmi les autres, qui finira quelque part, si elle trouve une place. Quant à savoir si les histoires sont faites pour être vécues ou racontées, je laisse ça en suspens. Je n’ai pas de point final à fournir avant d’entrer dans la Grande Muette. Après ça, je suis parti faire mon marché. Grosse promo sur l’oignon : j’ai pris un sac de dix kilos, et un autre de pommes de terre nouvelles, des choux-fleurs, des poireaux, des carottes — de quoi tenir un bon bout de temps. En ce moment, le soir, une bonne soupe à l’oignon suffit au repas. Il ne fait pas très froid. On ne chauffe plus toutes les pièces de la maison. Économie de 111 kWh en novembre 2025 par rapport à novembre 2024, m’apprend l’e-mail du fournisseur. J’ai refait un programme de stages pour le premier trimestre 2026 : déjà quelques inscriptions. Plus Noël approche, plus je vois approcher la dépression ; il y a encore des gisements de fragilité, de vulnérabilité, à creuser. Hier, relecture de textes de septembre, octobre 2019. Je me dis que je ne vais plus réécrire : juste corriger les fautes, la ponctuation, et placer tout ça à la bonne place dans SPIP. Mais je sais déjà que je vais faire des sélections ; j’ai mis en place un système d’étoiles dans Notion. Sinon, ce sera deux recueils de textes — ou un seul si je parviens à fusionner, à trouver la logique de fusion. L’idée serait de proposer d’abord une sélection en page d’accueil, de me laisser une chance de trouver un éditeur, et au bout de six mois de passer par KDP. Ce choix demande réflexion, parce qu’une fois un pied mis dans Amazon, ce sera terminé pour l’édition “normale”.

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Carnets | atelier

L’Épreuve des formes

On commence toujours par la tentation du monument. On se croit de taille à bâtir une somme, un de ces remparts de mots qui vous posent un homme dans la clarté du savoir. On appelle à la rescousse le spectre de Hambourg, ce Warburg qui déchiffrait les astres dans les replis d'une robe de soie, et l'on se jure d'épuiser sa méthode. On veut de l'ordre, une architecture, une parade contre le froid qui vient. Mais l'édifice s'effondre avant même la première pierre. On sent bien que l'érudition n'est qu'un manteau de théâtre jeté sur une nudité. On se tourne alors vers la machine. On la somme de simuler nos vertiges. On pousse ses feux jusqu'à ce point de rupture où la raison s'embrume, là où le calcul devient vision. On cherche dans le métal ce que Warburg chercha dans les murs de sa clinique de Bellevue : le moment où l'image cesse d'être une preuve pour devenir un démon. On regarde ce miroir noir nous renvoyer l'image d'un monde où tout est déjà écrit, déjà compté, déjà mort. C’est le grand effroi de ce siècle : s’apercevoir que l’on n’invente rien, que l’on ne fait que rejouer des probabilités. Car le socle est là, immuable. C'est le temps qui se fige en fin d'année. C’est cette certitude de la fin qui rend toute gesticulation dérisoire. Alors, on redescend. On quitte les hautes cimes de la théorie pour le plus humble, le plus rustique. On revient à ce qui pèse, à ce qui résiste sous le doigt. On délaisse l'Atlas des savants pour l'inventaire des restes. On cherche dans le chaos des visages oubliés, des lambeaux de papier qui sont comme les dernières empreintes d'un passage sur terre. C’est là que se joue le vrai travail : non plus expliquer, mais recueillir. Ce dimanche n'est pas une étude, c'est une halte devant le gouffre. On fouille la matière du silence pour y trouver de quoi tenir. On ne cherche plus la vérité universelle, mais la justesse d'un seul fragment. On se tient là, dans la pénombre d'une pièce qui n'attend plus rien, et l'on décide que sauver une seule forme de l'oubli, une seule, suffit à justifier que l'on ne cède pas encore au noir.|couper{180}

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Carnets | atelier

27 décembre 2025

Rêve étonnant, qui pourrait être décevant si je m’étais attendu à autre chose qu’à être, une fois de plus, déçu en rêve. Enfin, c’est bien la seule fois que je verrai un hippopotame noir, c’est à espérer. Ce bruit horrible de ferraille qui me suit alors que je cours devant me reste au petit matin. Bien avancé sur l’Atlas Mnémosyne. J’ai réalisé plusieurs « planches », c’est-à-dire des prélèvements, des carottages dans la matière du site, et j’ai tenté de les organiser. Au début, les fichiers d’export en Markdown étaient imposants. La difficulté était de choisir peu de choses, mais qui fonctionnent. Le problème à résoudre est celui des images. Il va falloir aller puiser dans la boîte en fer, ressortir les photographies, les cartes postales, et, comme toujours, n’en sélectionner que quelques-unes. Et aussi scanner celles qui sont écrites au dos en estonien. Je ne sais pas combien de temps va durer ce projet. Tant de projets commencés en parallèle, et aucun n’a abouti encore. Est-ce que je travaille vraiment, ou est-ce que je me donne l’impression de travailler ? Encore une matinée où je ne pourrai pas m’enfoncer, où il faudra rester le menton hors de l’eau. Deux heures de cours sans boire la tasse. Ensuite, tout l’après-midi devant soi et la grande journée du dimanche. Ce qui ne veut d’ailleurs strictement rien dire puisque j’ai beau avoir tout le temps devant moi, il arrive que je n’en fiche rien du tout. Je n’ose pas gâcher ce genre de plénitude. illustration Gemini Flash|couper{180}

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Carnets | atelier

26 décembre 2025

Cette histoire de planches (Aby Warburg) pourrait faire penser à un cercueil. Enfin, j’ai le squelette que je cherchais : un code qui me permet de chercher l’occurrence d’un mot dans tous les billets du site, et surtout de pouvoir appuyer sur un bouton pour obtenir une exportation de l’ensemble des occurrences en Markdown. Cela me permet de suivre ainsi l’utilisation de ce mot depuis le début des textes (2018) jusqu’à la fin de cette année. Ensuite, ce n’est que la première opération, car la matière est énorme, même en extrayant seulement un paragraphe contenant le mot. J’ai donc créé une rubrique racine nommée « Atlas Mnémosyne » (Mnémosyne n’appartenant pas, à ce que je sache, à A. W.). Le projet est de créer ensuite des sous-rubriques à partir des mots recherchés (ex. : Voix, Gestes, Objets, Lieux, Typographie, Rêves, etc.). Une fois une série de planches terminée, on peut construire quoi : le cercueil (joke), des systèmes solaires, avec quelle étoile et quelles planètes, avec quels satellites (à méditer). Le soleil, c’est le mot, de toute façon. Ensuite, les rotations sont intéressantes à étudier. Images : rouvrir la boîte en fer ; reprendre chaque carte postale (écrite au dos en estonien), faire traduire par IA ; associer les cartes aux textes. Présentation : idéalement par planche, avec textes et photographies. Difficulté : les sélections. Comment décider qu’un extrait vive ou non sur une planche ? Et aussitôt l’image des camps revient. Agitation très forte du dibbouk. Règle : ne rien montrer tant qu’une planche n’est pas totalement achevée. Et possible qu’une fois tout ce boulot terminé, il sorte complètement autre chose. S’y préparer. À moins que je ne me fasse, au final, interner, et que, pour sortir de l’enfermement, je sois sommé, comme A. W., de produire une « preuve » que je ne suis pas complètement fou. Ciel bleu aujourd’hui, mais froid sec. Il faut que je me prépare : j’ai cours. S’enfouir pendant deux heures. Hâte de revenir à ces sélections. illustration planche de l'Atlas Mnémosyne d'Aby Warburg|couper{180}

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