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18 octobre 2019 — Le dibbouk

Le non-faire

Un matin, il s’aperçut clairement qu’il était à côté de la plaque. Ce n’était pas sa vie, il marchait à son côté, séparé d’elle par la haie que formait la mémoire. Il tentait de temps en temps de traverser celle-ci bien sûr mais s’écorchait la peau. Alors il eut une idée simple, parfois il faut du temps et ce jour-là il fut prêt, il le sentait, c’était maintenant ou jamais.

Le premier pas qu’il effectua en arrière fut un peu maladroit, la peur de chuter était toujours présente. Au second, il commença à prendre un peu d’assurance, mais ce ne fut vraiment qu’à partir du cinquième qu’il atteignit enfin la bonne vitesse de croisière.

Il avança, si l’on peut dire ainsi, à reculons depuis le frigo jusqu’à la fenêtre comme il le faisait normalement chaque matin pour ouvrir le volet roulant de celle-ci. Il lança alors la main droite pour appuyer sur le commutateur puis la retint et envoya à sa place la main gauche en exploration tout en fermant l’œil droit. Ainsi donc il pouvait avoir un pouvoir de modifier l’habitude, cette habitude même dans laquelle il s’était confortablement installé depuis des années.

Cette première journée, il ne fit rien comme d’habitude justement, c’était une journée test.

Il dit bonsoir au lieu de bonjour, il demanda à la boulangère une miche au lieu d’une baguette, il prit le bus plutôt que le métro et, arrivé devant la grande bibliothèque, il bifurqua soudain pour se rendre au bistrot. Il commanda un scotch sans glace et le but d’un trait puis attrapa le journal qui traînait sur le comptoir et commença à le lire à partir de la dernière page, c’était du sport et il se disait qu’il détestait le sport, mais justement, pourquoi donc détestait-il le sport après tout ? Et il s’enquît auprès de son voisin d’un pronostic éventuel sur le match qui allait opposer l’Allemagne à la France dans la soirée.

Il fut étonné d’entendre une réponse mais ne la prit pas en compte, il misa un gros billet sur le contraire de ce qui lui avait été dit. Il perdit bien sûr son argent et, au lieu de se désespérer, il se rendit chez un traiteur de luxe pour acheter des huîtres et du champagne, racola un SDF dans la rue qu’il invita à partager son magnifique repas.

Son manège dura ainsi quelques jours et cela allait devenir une nouvelle routine assez vite, il le sentait, quand il se toucha le menton et sentit une barbe drue pointer sous la pulpe de ses doigts.

Installé devant la glace, il empoigna la bombe de mousse à raser et, levant les yeux vers son reflet dans la glace, il sursauta car devant lui désormais se tenait un inconnu.

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