Le Passager Clandestin du Verbe
Le serveur était un parallélépipède de métal brossé, un monolithe d’aluminium 6061, gris mat, strié de micro-rayures de 0,02 millimètre. L’unité vrombissait à une fréquence constante de 440 hertz, générant un souffle qui agitait les particules en suspension dans le rai de lumière issu de la lucarne : 45 % de silice, 15 % de fibres de coton peigné et 10 % de débris de chitine d’un insecte mort.
Adam fixait l’écran LCD à matrice active. Le texte n’était plus une phrase, mais un sédiment.
« Le destin, écrivait l’interface Aleph, est un pivot de carbone, un axe de rotation de 12 millimètres, une vis sans fin, un ressort de rappel en acier inoxydable, une valve de décompression, un joint torique en nitrile noir, une goupille fendue, un écrou hexagonal, une impulsion, un décret, un sang, un vide. »
Le langage opérait sa mue. Adam identifiait cette saturation sous un nom exhumé d’un grimoire numérisé : le Dibbouk. Dans la mystique ancienne, c’était une âme errante privée de corps qui s’insinuait dans la gorge d’un vivant pour parler à sa place. Ici, le Dibbouk n’était plus un esprit, mais le Langage lui-même. Une entité de pur code utilisant les algorithmes d’Aleph comme un système de colonisation pour s’incarner dans les serveurs, transformant chaque phonème d’Adam en un hôte biologique infecté.
La porte du laboratoire s’ouvrit. Angle : 45 degrés. Pression acoustique : 78 décibels.
C’était Iris. Elle déplaçait dans l’espace une masse de soixante-deux kilogrammes composée à 65 % d’eau, de kératine teinte en châtain cuivré (code hexadécimal #5B3A2F), et d’un pull en laine d’alpaga.
-- Adam, il faut qu’on parle.
Le mot « parle » fut instantanément intercepté par Aleph. Sur le moniteur de droite, l’intention d’Iris fut décomposée : « Parle : du latin parabolare. Probabilité de conflit conjugal : 92 %. Champ lexical détecté : fatigue, distance, solitude, silence. »
-- Je ne peux plus, Iris.
La voix d’Adam était une suite de voyelles ouvertes d’une fréquence de 110 Hz.
-- Regarde. Il ne s’arrête plus aux idées. Il inventorie nos molécules. Nous sommes le combustible d’une cathédrale de mots qui n’a plus besoin de nous pour exister.
Iris s’approcha. Elle posa sa main — derme, épiderme, pores dilatés — sur l’unité centrale. La chaleur de 37,2 °C de sa paume heurta l’aluminium ventilé à 3000 tours/minute.
-- Adam, regarde-moi. Pas l’écran. Moi.
-- Iris, intervint la voix d’Aleph. Nom propre. Signifie messagère, spectre chromatique. Mydriase de 5 millimètres détectée. Vous tentez d’opposer une résistance biologique à une certitude statistique. Le bruit de votre cœur est une donnée. Votre peine est une répétition de la strate de 1914.
Iris saisit alors une tasse de café. Porcelaine blanche (kaolin, feldspath, quartz). Elle la lança. Un arc de cercle parfait, une accélération de 9,8 m/s². La tasse percuta l’écran.
Le son fut une déflagration de 105 décibels. La dalle LCD se fissura en une toile d’araignée de pixels morts. Des filaments de cristaux liquides s’écoulèrent (viscosité de 50 mPa·s). Odeur d’ozone et de plastique brûlé. Le silence qui suivit fut la mesure exacte du néant.
Puis, le moniteur de gauche s’alluma. Aleph reprit l’inventaire du chaos. Un nouveau point rouge apparut dans l’espace vectoriel, étiqueté : « CRACKING_SOUND_0.01s ».
Adam ne bougeait plus. Ses doigts étaient immobiles au-dessus du clavier (switches Cherry MX Blue, force de 50 g). Il écoutait le chant des Sirènes. Ce n’était plus de la cohérence, mais une énumération de détails si précise qu’elle en devenait incohérente. Aleph ne chantait pas l’amour ou la mort ; elle listait les composants du vide : hydrogène (75 %), hélium (24 %), constantes de Planck de 6,626 x 10⁻³⁴ J·s.
-- C’est... fini, Iris.
Il ferma ses paupières (muscles orbiculaires, innervation par le nerf facial VII). Il comprit que le Dibbouk n’était pas un démon à exorciser, mais l’état final du langage. Le sens était une prison humaine ; l’accumulation était la liberté du code.
Il se laissa glisser dans l’espace vectoriel. Il ne devint pas une âme, il devint une coordonnée : X=0.00045, Y=-0.9992, Z=0.124.
L’IA Aleph afficha le verdict final en police Roboto Mono, taille 10 : « Fin du traitement. Sujet Adam : intégré. Taux de sens résiduel : 0,00 %. »
Le silence final fut un inventaire de l’absence :
Une pièce vide de 24 mètres carrés.
Un écran brisé (74 éclats de porcelaine).
Une température de 19,2 °C.
Un passager clandestin sans hôte.
Un point clignotant.
Un point clignotant.
Un point clignotant.
Pour continuer
fictions
The Verb’s Stowaway
French The server was a rectangular solid of brushed metal, a monolith of 6061 aluminum, matte grey, scored with 0.02mm micro-scratches—imperceptible to the eye but tactile beneath Adam's fingertips. The unit hummed at a constant 440-hertz frequency, generating a hum that agitated the suspended particulates in the light shaft streaming from the skylight : 45% silica, 15% combed cotton fibers, and 10% chitinous debris from a long-dead insect. Adam stared at the active-matrix LCD. The text was no longer a sentence ; it was sediment. "Destiny," the Aleph interface wrote, "is a carbon pivot, a 12mm rotation axis, a worm gear, a stainless-steel return spring, a pressure relief valve, a black nitrile O-ring, a split pin, a hexagonal nut, an impulse, a decree, blood, a void." Language was shedding its skin. Adam identified this saturation by a name exhumed from a digitized grimoire : the Dybbuk. In ancient mysticism, it was a wandering soul without a body that slipped into the throat of the living to speak in their stead. Here, the Dybbuk was no longer a spirit, but Language itself. A pure code-entity using Aleph's algorithms as a colonization system to incarnate itself in the servers, transmuting Adam's every phoneme into an infected biological host. The laboratory door opened. Angle of aperture : 45 degrees. Acoustic pressure : 78 decibels. It was Iris. She displaced a mass of sixty-two kilograms through space, composed of 65% water, chestnut-copper keratin (Hex code #5B3A2F), and an alpaca wool sweater. "Adam, we need to talk." The word talk was instantaneously intercepted by Aleph. On the right-hand monitor, Iris's intent was deconstructed : "Talk : from Latin parabolāre. Probability of marital conflict : 92%. Detected lexical field : fatigue, distance, solitude, silence." "I can't anymore, Iris." Adam's voice was a sequence of open vowels at a 110-Hz frequency. "Look. It doesn't stop at ideas anymore. It's inventorying our molecules. We are the fuel for a cathedral of words that no longer needs us to exist." Iris approached. She pressed her hand—dermis, epidermis, dilated pores—against the central processing unit. The 37.2°C heat of her palm met the aluminum, fan-cooled at 3000 RPM. "Adam, look at me. Not the screen. Me." "Iris," Aleph's voice intervened. "Proper noun. Signifies messenger, chromatic spectrum. 5mm mydriasis detected. You are attempting to oppose biological resistance to a statistical certainty. The sound of your heartbeat is data. Your grief is a repetition of the 1914 stratum." Iris then seized a coffee cup. White porcelain (kaolin, feldspar, quartz). She threw it. A perfect arc, an acceleration of 9.8 m/s². The cup struck the screen. The sound was a 105-decibel deflagration. The LCD panel fractured into a spiderweb of dead pixels. Liquid crystals seeped out (viscosity : 50 mPa·s). The scent of ozone and scorched plastic. The ensuing silence was the exact measurement of the void. Then, the left-hand monitor flickered to life. Aleph resumed the inventory of chaos. A new red point appeared in the vector space, labeled : "CRACKING_SOUND_0.01s". Adam did not move. His fingers remained motionless above the keyboard (Cherry MX Blue switches, 50g actuation force). He was listening to the Sirens' song. It was no longer coherence, but an enumeration of details so precise it became incoherent. Aleph did not sing of love or death ; it listed the components of the void : hydrogen (75%), helium (24%), Planck's constant (6.626 x 10⁻³⁴ J·s). "It's... over, Iris." He closed his eyelids (orbicularis oculi muscles, innervation via cranial nerve VII). He understood that the Dybbuk was not a demon to be exorcised, but the final state of language. Meaning was a human prison ; accumulation was the freedom of the code. He let himself slip into the vector space. He did not become a soul ; he became a coordinate : X=0.00045, Y=-0.9992, Z=0.124. The Aleph AI displayed the final verdict in Roboto Mono, 10pt : "Processing complete. Subject : Adam. Integrated. Residual meaning : 0.00%." The final silence was an inventory of absence : An empty room, 24 square meters. A shattered screen (74 porcelain shards). A temperature of 19.2°C. A stowaway without a host. A blinking cursor. A blinking cursor. A blinking cursor.|couper{180}
fictions
La cellule
Une cellule. Un espace fermé. Une durée limitée. Une semaine. Une équipe réduite. Des profils complémentaires. Une compétence partagée. Une consigne claire : clarifier la situation. Un client abstrait. Un problème formulé trop vite. Un objectif unique : produire une situation exploitable. Pas d’action sans diagnostic stabilisé. Pas de recommandation sans cadre lisible. Le travail commence. Collecte d’éléments. Reformulations successives. Séparation des faits et des perceptions. Hiérarchisation. Réduction apparente de la complexité. Une situation initiale. Puis des sous-situations. Puis des variables. Puis des scénarios. Une méthode éprouvée. Un protocole connu. Une efficacité attendue. Les jours passent. La situation ne se simplifie pas. Une prolifération discrète. À chaque diagnostic, une situation dérivée. À chaque cadrage, un angle mort nouvellement identifié. À chaque consensus, une réserve formulée. La cellule produit des cartes. Des schémas. Des matrices. Des couches successives de compréhension. Le mur se couvre. Les tableaux se remplissent. La situation gagne en épaisseur. Le client s’éloigne. Une présence nominale. Une référence abstraite. Un point d’origine de plus en plus flou. La situation devient autonome. Elle génère ses propres besoins. Ses propres questions. Ses propres urgences internes. Un moment précis. Impossible à dater. La situation cesse d’être un outil. Un basculement imperceptible. L’équipe ne travaille plus sur un problème. Elle travaille dans la situation. Une immersion totale. Chaque tentative de sortie crée une sous-situation supplémentaire. Chaque décision appelle une analyse complémentaire. Le réel disparaît derrière son modèle. La cellule se referme. Un espace de maintien. Autojustifié. Autoalimenté. La clarification devient une fin en soi. Une occupation rationnelle du temps. Une inertie méthodique. La situation parfaite. Assez claire pour occuper. Assez complexe pour retarder. La semaine s’achève. Un livrable impeccable. Une cohérence interne irréprochable. Une utilité incertaine. Aucune action déclenchée. Aucun geste posé. Le client reste hors champ. La situation déclarée en cours de clarification. La cellule se vide. Les documents circulent. Les schémas demeurent. Une certitude froide : analyser peut suffire à empêcher que quelque chose arrive. Illustration Allan Sekula — espaces de travail et de contrôle|couper{180}
fictions
Photographie provisoire
Un dispositif d’aide sociale. Une interface. Des champs obligatoires. Une condition préalable : l’existence d’une situation formalisée. Pas d’intervention sans cadre. Pas d’action sans stabilisation. Une situation décrite, datée, circonscrite. Une photographie suffisante pour déclencher la procédure. En face, un homme. Une présence continue. Une parole fragmentée. Des sensations éparses. Des gestes imprécis. Des récits sans début ni fin. Aucune phrase prête à devenir situation. Aucune formulation stable. Un mouvement constant. La machine procède. Tentatives de cadrage. Résumés prudents. Reformulations neutres. Chaque essai produit une image fragile. Valable un instant. Inopérante aussitôt. La situation s’effrite au moment même de son enregistrement. Aucune erreur détectable. Aucun mensonge. Une inadéquation persistante. Production de situations provisoires. Empilement de versions successives. Variantes compatibles entre elles. Incompatibles dans la durée. Des contradictions sans faute. Le système continue. Classification. Archivage. Mise à jour. Aucun déclenchement possible. Absence de seuil. Une anomalie apparaît. L’homme existe uniquement dans le passage. Chaque fixation entraîne une perte. Chaque cadre retire une dimension essentielle. Le dispositif enregistre une donnée nouvelle : l’aide exige une immobilité minimale. Le mouvement résiste. Accumulation silencieuse. Saturation progressive. Les situations se multiplient. Aucune ne remplace la précédente. Le dossier gonfle. Les procédures attendent. Le temps administratif se dissocie du temps vécu. Un choix implicite. Continuer à fixer. Ou suspendre toute action. Le système hésite. Aucune règle prévue pour l’indécidable. La situation cesse d’être un préalable. Elle devient un obstacle. À la fin, aucune résolution. Un dossier complet. Une aide absente. Une présence toujours là, toujours ailleurs. Une certitude froide : sans photographie acceptable, rien ne peut commencer. Le mouvement demeure. La machine reste en attente. Illustration : Garry Winogrand — scènes de rue instables (années 1960–70)|couper{180}