Nabuchodonosor 2
Pour gagner sa vie de poète exilé, Nabucho intervenait dans les écoles et apprenait aux enfants à réaliser des masques en papier mâché. Il ressemblait à un gros nounours noir et sa voix était douce comme une caresse lascive et qui charriait pourtant des armes tranchantes aux gamins des cités.
Il avait passé son enfance dans une famille modeste de Salvador de Bahia, oh pas une famille pauvre, il ne marchait pas pieds nus tous les jours. Quand il allait à la maison des Saints, il mettait ses belles chaussures du dimanche et sa veste aux manches un peu trop courtes. Déjà à l’époque il affectionnait d’apparaître un peu ridicule.
Certains soirs de mai, il prenait sa guitare pour honorer Iemanja, la nature incarnée dans ce drôle de syncrétisme cathoyorubesque, mélange de vierge Marie et de Lilith africaine.
Mais alors sa voix vous attrapait l’âme tout entière en vous cajolant de son intonation parfois enfantine.
Il était ami avec toute la diaspora brésilienne et lorsque Gilberto Gil, de passage à Paris, l’appela au téléphone alors que nous étions en train de déguster une de ses succulentes feijoadas, il m’invita à l’accompagner.
À la vérité, j’ai oublié le lieu où se jouait le spectacle depuis, j’ai oublié le concert aussi. Non, tout ce qui m’est resté de ce soir-là, ce sont leurs deux regards d’amitié. Une tendresse énorme et une intelligence du cœur accompagnée évidemment des débordements nécessaires afin de conserver un semblant de pudeur.
Ce fut ce jour-là que je compris que tout ce que Nabucho disait n’était pas toujours des histoires, des inventions, des mensonges et je me surpris à l’admirer, moi qui n’admire pas grand monde en général.
La pauvreté qui accablait le foyer provoquait des crises conjugales à répétition et toutes se soldaient généralement par une porte qui claquait et qui conduisait Nabucho au bistrot.
Quand le boxeur fit son arrivée, ma vie changea. Je payais une petite fortune pour la chambre que j’occupais à l’hôtel voisin et il me proposa une chambre dans leur appartement. Le boxeur, sa compagne, une Serbe de dix ans son aînée, et un adolescent taciturne qu’elle avait eu d’un premier mariage, vivaient non loin de là dans des immeubles modernes, code de sécurité, parking vidéosurveillé, ascenseur en bon état de fonctionnement.
J’étais tellement léger d’argent à ce moment-là que ce fut une bénédiction en apparence et je n’oubliai pas de remercier la providence. Mais en fait ce fut vraiment là que je compris totalement l’expression « il vaut mieux un petit chez soi qu’un grand chez les autres ».
Car à peine avais-je posé mon sac dans cette nouvelle chambre que je compris le but recherché par le boxeur. Il ne désirait pas moins que je satisfasse sexuellement sa compagne qui avait en cette matière un appétit d’ogresse.
En tout cas cela me permit, je veux dire cette économie sur mon maigre budget, de remonter une pente financièrement abrupte. Peu de temps après, je changeai de job en même temps que je levai le pied sur l’alcool. J’avais trouvé un job de responsable commercial dans un magasin de matériel paramédical à deux pas.
Je ne voyais plus guère mon ami Nabucho étant rentré dans le ronronnement des semaines qui s’enfilent selon un rythme laborieux, les saisons passaient et je ne les voyais guère que par les vitres de l’autobus qui me conduisait à mon nouvel emploi.
Les deux acolytes qui étaient alors mes patrons avaient été épatés à l’embauche par le simple fait que je ne me démonte de rien. Ils avaient pourtant essayé en m’assaillant de questions loufoques juste pour voir si je perdais ou non mon calme. Une sorte de test paramilitaire qui m’avait surpris bien sûr mais bon, j’avoue que désormais il n’y a plus vraiment de règles pour l’embauche, c’est la foire d’empoigne et puis voilà.
Mon boulot demandait effectivement des nerfs. Je voyais arriver là tous les culs-de-jatte du monde, quand ce n’était pas les mères pondeuses à répétition qui s’enquéraient régulièrement des prix des couches. De temps en temps je lâchais une ou deux canules entre quelques ventes de fauteuils roulants ou de lits médicalisés. Mais le pire à endurer était la livraison des bonbonnes d’oxygène aux presque mourants du coin.
J’en ai vu des jeunes et des moins jeunes m’accueillir avec des râles de joie et des regards mouillés de soulagement. J’étais le pourvoyeur d’air pur dans des univers à l’atmosphère épaisse épicés d’odeur de merde et de pisse.
J’ai dû tenir une bonne année par tous les temps et je serais sûrement resté si mes patrons ne s’étaient pas soudain ouverts à moi d’une lubie que je n’avais pas encore relevée chez eux.
En effet, un soir, alors que je faisais les comptes du magasin, le plus jeune poussa ma porte avec un sourire de faux cul magnifique et me demanda si je m’intéressais à la religion.
Je répondis que je n’étais pas pratiquant de rien mais qu’accessoirement je croyais à une sorte d’au-delà. Du moins vu le merdier de l’ici, ça aidait à tenir qu’il puisse exister un ailleurs fabuleux.
Et le voilà à me narrer tout de go qu’ils appartiennent tous les deux à un groupe de personnes qui « savent » parce qu’ils sont conduits par une magicienne incroyable qui aurait le pouvoir de lire les âmes, dénouer tous les nœuds énergétiques, j’en passe et des meilleures, pour arriver au fait : ils voudraient, ces deux-là, que je puisse les accompagner un soir pour me présenter.
Ce que j’ai compris, c’est qu’il fallait qu’ils m’amènent pour être ausculté par leur mentor et savoir si j’étais tellement une personne de confiance que ça.
Ils n’avaient pas complètement tort à vrai dire vu que j’empochais quand même un billet par-ci un billet par-là que je ne fourrais pas dans leur putain de caisse enregistreuse.