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20 octobre 2019 — Le dibbouk

Traverser le miroir

Pour la plupart des gens, quand ils voient un type en guenilles, un clodo, ils regardent leur montre, leur portable, le sol ou je ne sais quoi du moment que ce n’est pas justement ce type. Ils ne prennent même pas un instant pour y penser, ils zappent. Ils continuent leur trajectoire pour se rendre à un lieu plus ou moins déterminé dans leur esprit, le seul fait d’avoir une destination les réconforte, si on peut dire.

C’est comme ça que j’ai aperçu le type sur le banc en train de s’enfiler une bière à haute teneur en alcool, une grosse canette noire et argentée et quand je passe à sa portée, évidemment, il me hèle pour me réclamer deux ronds. Du coup, c’est pas le jour, je me dis, je continue ma route sauf que moi je n’ai pas vraiment de destination ce matin-là précisément. Du coup je me retourne et je lui fais un joli doigt d’honneur. Y a des matins comme ça où je ne suis pas à prendre avec des pincettes.

Et puis je l’entends gueuler évidemment, « connard » et là j’ai envie de revenir sur mes pas pour lui en flanquer une mais bon je me dis : ce pauvre type n’y est franchement pour rien si tu t’es séparé d’avec Françoise.

Du coup c’est une petite éclaircie et je me sens généreux rien que pour ça, alors j’y retourne et je m’assieds même à côté de lui.

Il est un peu étonné que je me sois assis alors il bégaie...

Effectivement il est en lambeaux, il doit traîner dans la rue depuis des jours et il schlingue.

Je sors mon paquet de clopes et je lui en propose une, il me propose sa canette mais je décline poliment.

On ne dit rien, on fume.

On regarde passer les gens qui ne nous regardent pas.

À un moment j’ai envie de lui raconter ma séparation d’avec Françoise mais je me retiens.

Ce mec n’est pas une serpillière, merde, un peu de dignité.

Et puis en même temps c’est lui qui l’a cherché, non ? Alors hop, j’entonne mon couplet sur Françoise qu’est une salope et moi évidemment un mec très bien sous tous rapports.

Il se marre et me traite de gros con. Je souris béatement, je l’ai pas volé et en plus je suis content qu’il soit moins con que je le pensais.

En même temps je rougis un peu, j’ai honte, putain, ça fait combien d’années que j’ai pas ressenti de la honte, je ne compte plus.

Je tire sur mon mégot un peu nerveusement, il m’agace.

J’analyse rapidos le propos, il faut dire que ce genre de logique ne m’avait jamais vraiment traversé, puis en remontant dans ma mémoire à la vitesse de l’éclair je me dis... ben peut-être qu’il n’y a pas que du faux là-dedans.

Françoise, je l’aurais trop respectée, bourgeoise comme elle est, si je lui avais flanqué une bonne main au cul d’emblée ça aurait peut-être fait basculer toute l’histoire d’un coup. Une main au cul ou une bonne raclée dans le fond, non ? Paraît que ça existe des femmes qui aiment qu’on les maltraite...

En même temps ça me fait chier de penser à ces conneries, cette espèce de petit jeu pour se faire aimer ou respecter ou je ne sais quoi, je le trouve nul et je le dis au type.

En fait je ne sais pas trop quoi dire à ça. Je ne savais même pas qu’on pouvait décider de devenir SDF dans le fond.

La conversation tourna en queue de boudin, il me raconta ses années de Légion étrangère et comme je n’adhérais pas à sa nostalgie militaire, je décidai de tirer une bordée vers Saint-Michel. Je lui tendis tout de même la main poliment, et il me la serra en ajoutant :

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