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1er octobre 2019 — Le dibbouk

Nabuchodonosor

Je ne sais ce qui peut inviter des parents à nommer leur rejeton pareillement, et sans doute au temps des jardins suspendus cela avait-il un sens, le fait est que lorsque l’homme accoudé au bar m’apprit qu’il s’appelait ainsi, je restai dubitatif.

C’était un genre de compromis entre le clochard céleste à la Kerouac et un valet de pied dessiné à grands traits de hache par un Conan Doyle sur le retour.

Enfin, je n’avais rien d’autre à faire et nous devînmes camarades de comptoir.

Je logeais à une distance raisonnable du bar dans un petit hôtel charmant tenu par un rugbyman à l’œil ultra mobile et inquisiteur.

J’avais déposé mon sac dans cette jolie banlieue toute proche de la Défense, encore en construction ou quasiment finie, je ne me souviens plus.

Une période faste s’achevait encore pour moi. Je m’étais égaré encore à un carrefour, n’ayant pas établi de plan suffisamment détaillé, il se peut bien que j’eusse à nouveau perdu le Nord.

Six mois au Portugal passés à écrire mes préoccupations nombrilistes m’avaient désargenté méchamment, et c’est assez penaud que j’acceptai de suivre M., une relation charmante et explosive qui m’avait déjà pardonné nombre d’incartades et qui finalement était venue me chercher dans le bistrot du petit village lusitanien un matin.

Cependant, malgré tous les efforts déployés de part et d’autre, nous finîmes par nous séparer à nouveau et c’est ainsi que j’arrivai au lieu de mon récit.

Ma minuscule chambre donnait sur une cour proprette où poussait un jeune cerisier japonais, quelques pensées chétives et des herbes aromatiques. L’hôtel faisait aussi restaurant.

Afin d’employer mon temps et payer cette piaule, je me louais en échange d’un salaire insignifiant à une compagnie d’assurances, dont les locaux se tenaient quelques pâtés de maisons plus loin. Au volant d’un J7, je suivais un itinéraire hasardeux dans Paris suivant les différentes périodes de la journée pour livrer des cartons de paperasses dans diverses annexes. Cela aurait presque été la belle vie, si je n’avais été victime de mes velléités littéraires et d’un caractère indépendant et, je dois l’avouer, d’une passion soudaine pour la bouteille.

Cette absurdité de vouloir écrire m’avait entraîné dans un paysage physique et mental complètement décalé du monde dit réel. Ce que je nommais non sans fierté, voire arrogance, « la lucidité » n’était qu’un pansement sur une jambe de bois que représentait alors mon immaturité crasse.

Mais je ne la répudie pas non plus cette immaturité, finalement, elle m’a autorisé à questionner le monde par le menu, le détail, l’insignifiant, comme une compagne de maquis dans l’âpreté de bien des quotidiens.

En fait, quand je repense à cette époque, l’existence tout entière était à mon chevet et me prodiguait tous les soins nécessaires non seulement à la survie mais aussi à préparer plus tard la gratitude envers les leçons qu’elle me donna tout le temps.

Mais moi, à cette époque, je me fichais de la gratitude à venir, je préférais aller boire avec Nabucho.

Je crois que les premières phrases que nous avons échangées ensemble, c’était aux environs de l’heure du whisky, juste après le pastis et avant la poire Williams. Peut-être même avait-il pris un peu d’avance pour tuer le temps, attendant un comparse, une oreille qui l’écoute, avec quelques bières blondes, de celles qui soulagent largement la vessie quand on les pisse à potron-minet.

Nos fronts presque à s’entrechoquer comme deux taurillons, nous invoquâmes Fernando Pessoa.

Je ne sais plus lequel sortit la fameuse phrase « Navigar e preciso, viver nao e preciso... » (naviguer est précieux, vivre ne l’est pas), mais c’était parti pour la grande orgie poétique d’avant midi. Et globalement ce fut ainsi pendant quelques mois sans trop de changement, sans trop de dérangement.

Ensuite, l’après-midi, on se séparait un peu, Nabucho avait femme et enfants. Il rentrait chez lui déjeuner. Moi dans mon hôtel les jours d’inactivité, allongé de longues heures sur le dos, rideaux fermés dans l’obscurité.

Ce doit être un matin d’hiver que le boxeur fit sa première apparition au bar. C’était un Nantais bien balancé qui depuis quelque temps offrait ses services de façadier dans la grand-rue. Ce type, une force de la nature, réalisait des travaux impeccables en deux temps trois mouvements par tous les temps. Il s’amena par la suite avec des liasses de billets dans les poches, ce qui nous inclina à rendre hommage aux paradoxes, car s’il gagnait confortablement sa vie, il était con comme un balai.

Du coup, ça nous donnait du grain à moudre en tant que poètes bistrotiers.

La vie et tout, navigar e preciso... etc.

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