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8 septembre 2019 — Le dibbouk

Oublier l’éveil.

Il fallait que Cheng trace quatre ou cinq traits à l’encre pour se sentir éveillé. Ensuite, une tasse de thé noir sans sucre.

Dans sa masure, aucun luxe. Cheng n’était pas pauvre. Peintre lettré, ses peintures suffisaient à ses maigres besoins. Il avait dépassé la soixantaine. Il restait modeste. Il attendait encore l’essentiel, sans l’attendre. Il s’en remettait à la discipline : une attention sans faille à de minuscules gestes.

Dès qu’il quittait sa natte, il s’asseyait à la table devant la fenêtre qui donnait sur la vallée. Il fermait les yeux, respirait, trempait le pinceau dans l’encre, et laissait la main suivre son mouvement, emportée par l’expiration. Quatre ou cinq traits, réalisés avec la plus grande concentration.

Sentir la feuille bruisser, entendre les cris d’oiseaux, le poids des pattes des fourmis sur le plancher. Être mêlé à ces premiers instants donnait à ses gestes une solennité burlesque pour tout observateur.

Chaque matin, Cheng s’enfonçait dans la discipline de ces traits.
Oublier l’éveil.
Entrer dans la feuille blanche.

"Écrit en 2019. J’enseignais encore la peinture à des adultes. La plupart venaient en touristes, cherchaient un bon moment, une activité du mercredi. Moi je portais encore une exigence sur ce qu’était transmettre la peinture. Ce texte était un refuge : me projeter dans la figure du peintre lettré chinois, loin des ateliers du mercredi, loin de l’obligation de résultat. Une façon de me rappeler pourquoi je faisais ça. Le camouflage oriental était sans doute grossier, mais nécessaire à l’époque."

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