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29 octobre 2021 — Le dibbouk

Perspective

Puisque je suis peintre, que le dessin et la peinture occupent la majeure partie de mes pensées, j’utilise souvent ce que j’arrive à comprendre de mes expériences en ces domaines pour m’aider à me représenter le monde. Si j’utilisais d’autres lunettes, j’en ai fait l’expérience à mes dépens, je ne verrais pas grand-chose de celui-ci. Je buvais tranquillement mon café en tentant de mettre un peu d’ordre dans les priorités de la journée, en ne sachant toujours pas, à plus de 60 ans, comment les ordonner correctement, lorsque l’idée de perspective surgit soudain de façon totalement impromptue. Je me suis demandé si cette idée que je maîtrise assez bien dans ma pratique, sans trop me vanter, ne pourrait pas m’aider à mettre un peu de logique dans l’établissement des priorités. Il faut en général installer trois plans pour percevoir une perspective, une profondeur. Le premier plan est ce qui se trouve le plus proche de l’observateur ; il se caractérise par un contraste fort et une visibilité nette des détails. Le second n’est pas dénué de contraste, mais les valeurs se rapprochent peu à peu, créant ainsi moins de différence de contraste. Quant au troisième, il se caractérise souvent par son aspect flou, sans contour, et les valeurs se confondent et s’épousent gentiment dans ce que l’on peut appeler « le lointain ». Ce qui serait le plus proche, le plus contrasté et le plus précis, ce sont les mille et une obligations auxquelles nous devons faire face, souvent dans l’urgence. Ainsi, par exemple, payer la facture d’eau dont la date limite se rapproche dangereusement, surveiller les comptes bancaires pour ne pas atteindre les quinze jours fatidiques de découvert qui déclencheront la ponction d’agios, aller faire les courses pour pouvoir remplir le frigo lorsque celui-ci se trouve vide, prendre une douche, se brosser les dents, changer de caleçon et de chaussettes. Puis, une fois que tout est fait, préparer la journée à l’atelier, le balayer, le ranger, prévoir les différents cours, réviser les notes, vider les pots d’eau pour les rincer et les remplir à nouveau, afin de recevoir les élèves dans les meilleures conditions. Penser ensuite à des projets que je place sur le plan moyen. Les expositions auxquelles j’ai promis de participer, les différentes commandes en cours, les thèmes personnels, les séries que je me commande à moi seul, noter aussi sur mon carnet de racheter du gesso, du noir de bougie, du rouge écarlate sitôt que j’aurai le temps de me rendre au magasin lyonnais où je me fournis. Le plan moyen se situe en gros dans la proportion d’un trimestre. Puis viennent les rêveries dans lesquelles l’imaginaire et la réalité se confondent souvent. Ce sont les projets abracadabrants que je conserve au fond de moi depuis l’enfance, comme par exemple me rendre aux Galápagos, en Australie ou encore au Groenland ; participer à un salon international propulsé par une galerie de renom ; rencontrer Monica Bellucci ; gagner le gros lot au loto ; publier un roman non encore écrit ; faire du sport pour pouvoir à nouveau grimper aux arbres ; terminer un jour tous les travaux de la maison ; mourir en plein sommeil sans me rendre compte de rien ; être enfin un héros qui sauve une ou deux vies, notamment et de préférence celle de Monica Bellucci tant qu’à faire. Dans le fond, j’en ris tout seul bêtement. La vérité, quand je pense à la perspective, c’est que c’est à peu près le même bordel que dans la tentative de mise en place des priorités de cette journée. Il y a quelque chose de fractal qui ne cesse de se développer, une graine de désordre ontologique, si je peux dire, qui se duplique comme un virus de plan en plan. Une sorte de cancer. J’y pense beaucoup en ce moment en raison de toutes ces cigarettes que je ne cesse d’allumer les unes après les autres. En ce moment, je les éteins à mi-chemin. Sans doute un paradoxe encore entre cette idée de créer, de vivre, de peindre, et tout ce qu’il faut déblayer chaque jour comme de la merde pour pouvoir ouvrir la porte de l’atelier le cœur léger, l’esprit alerte, en sifflotant pour me rendre jusqu’au chevalet. Juste une perspective brumeuse entre la vie et la mort qui ne cesse de modifier tous les plans, les miens comme ceux de nombreux autres, peut-être aussi ceux de Monica Bellucci elle-même, va savoir. Du coup, j’ai tout laissé en plan comme d’habitude et je me suis mis à dessiner sans réfléchir sur ma tablette.

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