Pouvoir : quand l’impuissance devient méthode
Pendant quatre ans (2018-2022), le narrateur des carnets autofictiifs écrit sur le pouvoir sans pouvoir en sortir. Chaque occurrence du mot ramène à la même impasse : ne pas pouvoir agir, ne pas pouvoir choisir, ne pas pouvoir tenir. L’écriture tourne en rond. Elle accumule les formules négatives et conditionnelles comme autant de variations sur un même blocage. L’inquiétude devient un pouvoir qu’on exerce sur l’autre. L’égo refuse de ne pas pouvoir décider. Le pouvoir et la richesse sont des écueils à éviter. Mais rien ne bouge. Le narrateur consigne sa propre paralysie, et la consigne encore, sans trouver d’issue.
2018-2022
Si l’on considérait que tout ce que l’on touche, regarde, mange ou boit était une manifestation du divin ou de l’univers, si l’on accordait notre esprit et notre cœur à cette évidence magistrale — alors la vie deviendrait si simple, si limpide, que je crains de ne pas encore pouvoir soutenir une telle simplicité.
[...] elle aussi, elle a découvert une impuissance inattendue chez elle à pouvoir utiliser la logique pour me convaincre d’y retourner. Bien que les cours rapportent assez d’argent l’amputation de nos ressources par le paiement du loyer mensuel nous préoccupait, il y avait ce risque perpétuel de ne plus parvenir à pouvoir honorer nos dettes.
Ce sentiment intense de vivre et cette impossibilité de pouvoir le partager en mot ou en geste avec tout ce qui existait sur cette terre l’avait comme paralysé depuis ses plus jeunes années. Il se sentait impuissant comme lorsqu’on rêve de courir dans un rêve et que l’on découvre ne pouvoir faire que du sur-place.
[...] il ne semblait pas pouvoir supporter de s’adresser à qui que ce soit d’autre. Comme s’il désirait adresser convenablement son effort que ce soit celui de placer ses produits ou de se déverser sa colère à la bonne personne.
— Je ne vais plus pouvoir tenir bien longtemps, me souffle-t-elle par la pensée.
Le piège, c’est de croire que cette impuissance relève du caractère, de la psychologie individuelle. Tant que le pouvoir reste une affaire personnelle — mon manque de volonté, mon incapacité à m’affirmer, ma peur de l’échec — il devient un tonneau des Danaïdes textuel. On peut écrire indéfiniment sur ce qu’on ne peut pas faire sans jamais changer de plan.
La sortie ne vient pas d’une résolution intérieure. Elle vient d’un déplacement du regard. Entre 2023 et 2025, quelque chose se produit : le narrateur cesse de lire le pouvoir comme un attribut personnel (que j’ai ou que je n’ai pas) pour commencer à le voir comme un dispositif. La tradition devient pouvoir. Le savoir devient pouvoir. Le silence, la voix, la nourriture deviennent pouvoir. Ce ne sont plus des traits de caractère ni des accidents biographiques, mais des techniques — des manières d’organiser les rapports entre les gens, de distribuer la parole, de contrôler le temps, de fabriquer de la hiérarchie.
2024
Et, était-ce aussi dans un rêve, au plus profond de la nuit noire, entre des draps glacés par la fièvre, que j’aperçus pour la toute première fois, c’était hier, ces horribles créatures, à vingt bras ou tentacules, vivant dans les profondeurs abyssales sous les glaces du pôle Sud. Si horribles de prime abord, ces créatures me devinrent rapidement familières. Comme si moi, j’étais l’une d’elles, nageant auprès d’elles. Mais frappé d’une étrange malédiction : celle de pouvoir prendre du recul pour voir l’ensemble. Et la migraine arrive presque aussitôt quand je me pose la question : quel ensemble ?
Cette lutte intérieure, c’est ce qui m’a poussé à abandonner la peinture pour l’écriture il y a quatre ans. Dans ma fiction, je pensais pouvoir projeter mes angoisses, mes doutes, trouver une catharsis. Mais aujourd’hui, je me demande si en écrivant, je ne fais pas qu’ajouter des couches à mon propre labyrinthe de mensonges. Peut-être que la fiction n’est qu’une autre manière de me dissimuler, de fuir la réalité crue et désarmante. Peut-être que cette quête d’authenticité n’était qu’une illusion, une autre forme d’autotromperie.
K. évoque une sensation de fendre l’eau lors de l’écriture du Procès ce qui est troublant car me donne aussitôt cette vision de quelqu’un à la barre de quelqu’un d’actif —un capitaine de navire doté de raison du pouvoir de décision (par exemple)
alors que d’expérience personnelle cette impression d’être inspiré avalé par un vortex de ne rien pouvoir décider vraiment semble bien être tout le contraire
C’est en 2025 que le basculement devient visible. Le narrateur lit Lovecraft, le steampunk, les essais politiques, et tout à coup le vocabulaire change : "l’ingénierie du pouvoir", "la langue du pouvoir inaudible", "les hiérarchies fabriquées pour et par le pouvoir". Ce n’est plus : "je ne peux pas". C’est : "ceux qui ont le pouvoir parlent une langue que plus personne ne comprend".
2025
Écrire, c’est prendre le pouvoir. Ce qui fait déjà une bonne raison pour ne pas être prophète en son pays, en sa famille. Les familles n’aiment pas les autobiographies. Les archives départementales pas bien non plus. Un texte digne de ce nom doit pouvoir survivre au minimum cinquante ans en milieu hostile. Mourrez, attendez cinquante ans, repassez nous voir, disent les archives départementales.
Et alors, en 2026, les scènes du quotidien se mettent à briller autrement. La psychanalyste à la voix lente n’est plus un souvenir flou, une impression vague d’inconfort. Elle devient lisible : "C’était sa manière de dominer ses interlocuteurs je crois. [...] Ainsi on était donc en mesure d’imposer une temporalité, une emprise par la voix." Le silence pédagogique de D., le photographe, n’est plus une anecdote sur un homme difficile. C’est une scène où le pouvoir se construit par le contrôle de la parole — jusqu’au moment où le cri fait tout s’effondrer : "Mais là il avait perdu tout pouvoir sur moi je crois." La nourriture préparée par le père ou par la compagne n’est plus seulement de l’amour. C’est un "théâtre où se jouent les rapports de pouvoir".
Le narrateur n’a pas changé de vie. Il n’a pas pris le pouvoir. Il a changé de grille de lecture. Et ce changement lui permet enfin d’écrire sur le pouvoir sans s’y embourber, parce qu’il ne cherche plus à résoudre son impuissance personnelle. Il cherche à décrire les dispositifs — à rendre visible ce qui, sans ce regard, passerait pour de la nature ("elle parle lentement", "il est comme ça", "c’est de l’amour").
Ce qu’on appelle ici "politisation", ce n’est donc pas une adhésion idéologique, ni une conversion militante. C’est un déplacement méthodologique : passer de "pourquoi je ne peux pas ?" à "comment ça fonctionne ?". Et c’est ce déplacement qui fait sortir l’écriture de la répétition. Parce qu’une fois qu’on cesse de lire le pouvoir comme un problème intérieur, on peut enfin le voir à l’œuvre partout — dans les voix, dans les silences, dans les cuisines, dans les ateliers, dans les alliances invisibles entre Niel et Marchand, dans les costumes impeccables de ceux qui prétendent savoir.
Le pouvoir n’est plus alors ce qu’on n’a pas. C’est ce qui organise le monde, et qu’on peut décrire.